dimanche 9 février 2014

Perle Précieuse

Juin 1940, Versailles.

Une France fraîchement occupée guillotine les juifs. Les hommes sont décapités dans la cour de la prison de la santé, les femmes dans celle de la prison de la petite Roquette par les Nazis.

"Les exécuter avec leurs propres inventions" pensait le sous-commandant Schmidt, se croyant spirituel.

Schmidt avait pour tâche de ramasser les items de valeur, les bijoux, les montres, les boutons de manchettes, les souliers vernis, les portefeuilles en cuir, leur contenu, avant que la victime ne se rende à l'échafaud.

C'était la fin d'une interminable journée où l'intensité des pleurs et la détresse des familles épurées ne l'avait pas vraiment atteint. Il ne faisait que son travail. Et c'est vers 17h, alors que son corps semblait lui indiquer qu'il était plutôt 5 h du matin, qu'il se permit d'allumer sa pipe.

Schmidt planait. Il ne rêvait même pas de promotion, la seule chose auquel il aspirait, et il se trouvait fleur bleue de le penser, était de tomber en amour avec une femme de son âge. Il rêvait précisément à ça dans les volutes de la fumée de sa pipe. C'est le visage d'une jolie blonde qu'il y voyait.

C'était le visage d'une jolie blonde qu'il y voyait.
C'était le visage d'une jolie blonde qui s'y trouvait.
Assise dans les escaliers sous un pont, comme cachée à l'ombre, pleurant tout bas.

Schmidt la regarda longuement avant de réaliser que se trouvait bien là une jeune fille de son âge comme il en avait toujours rêvé.
Mais qui pleurait.

Il lui demanda si elle parlait allemand.
Elle ne répondit pas, sursautant, remarquant la présence de Schmidt pour la première fois.

"Je ne vous veux pas de mal, ne craignez rien, vous êtes française?"
La jeune femme baissa les yeux, pleura encore un peu. Schmidt, prit d'un élan de galanterie lui tendit un mouchoir en s'approchant. On avait pleuré autour de lui toute la journée et ce ne l'avait en rien affecté mais cette jeune femme en détresse, seule, et si jolie, c'était autre chose. Il était prêt à quelques concessions.

"Je peux savoir ce qui vous trouble mademoiselle" lui demanda-t-il.

La jeune blonde attendit longuement, comme si elle calculait les mots précis à utiliser pour s'exprimer. Elle lui dit d'une voix douce, presque enfantine:
"ma famille au grand complet, mon frère, mon père, ma mère, ma grande soeur, tous tués..."
"par...?" il voulut demander "par nous?" mais se dissocia aussitôt de cette idée qui l'associerait peut-être à sa tristesse.
"Comment sont-ils décédés?" demanda-t-il prudemment.
"La guillotine, aujourd'hui..."
"Vous êtes juive?" demanda Schmidt presque malgré lui. Elle n'avait pourtant pas les traits que l'on prête généralement aux juives. Elle était blonde, un nez fin, on aurait cru voir une allemande. Elle s'appelait d'ailleurs Wellmann. Un nom courant chez les Allemands. Mais elle était bien juive. De là, peut-être ce petit air de bête traquée.

Il remarqua le collier qu'elle portait au cou. Il la complimenta sur ce collier.
"Je suis horriblement désolé de ce qui s'est produit pour votre famille (il ne se rappelait pas avoir fait exécuter des Wellmann mais il en avait tant passé dans la journée, du côté des hommes, qu'il aurait pu oublier) et je suis prêt à faire bien des choses pour vous aider à vous remettre de cet horrible choc et acceptez de prendre un café en ma compagnie" Ce qu'elle accepta sans dire oui. En se levant et en le suivant. La tête baissée. Comme une condamnée à obéir. Ceci irrita un brin Schmidt. Quel âge pouvait-elle bien avoir? étais-ce pour cela qu'elle avait été épargnée? sa jeunesse? Était-elle majeure? Schmidt ne se formalisa pas longtemps de toute ses questions et se dit qu'il en ferait fort probablement sa partenaire. Tous les Nazis se trouvaient une femme d'occasion, alors pourquoi pas lui?

Une fois en tête à tête, ils se livrèrent l'un à l'autre. Elle se laissa découvrir un peu. Elle n'avait plus rien devant elle. Ni derrière, sinon des souvenirs, qui lui ramenaient des larmes aux yeux et des tremblements. Elle s'en excusa. Elle se disait exténuée. Il lui suggéra de s'étendre un peu sur un divan tout près dans le café. Il la trouvait si séduisante. Si il avait pu, il l'aurait mariée sur-le-champs. Mais il se contenta de se rendre à la salle de bain. Ne serais-ce que pour se rafraîchir la coiffe et se montrer sous son meilleur jour afin qu'elle soit aussi séduite que lui l'était par elle. De tous les bijoux qu'il avait un jour ramassé sur les victimes de la guillotine, rien ne valait cette perle précieuse qu'il considérait avoir trouvé.

À son retour, la belle jeune femme dormait, étendue sur le divan, lui tournant le dos. Il la trouva touchante de vérité. La lourde peine, suivie de la fatigue. Elle dormait comme un bébé. Il s'en émeut.

Ce n'est qu'à ce moment qu'il remarqua la présence de deux lieutenants Allemands à ses côtés qui le regardaient sérieusement.

"Herr Schmidt! Qui a amené cette femme ici?"
Schmidt hésita avant de répondre. Confus, il se tût.
Les deux lieutenants en profitèrent pour se présenter et pour le féliciter pour son travail. Ils avaient entendu de bien belles choses à son sujet. Une efficacité hors du commun. Une efficacité dont l'équipe de la petite Roquette, là où on guillotinait les femmes, pourrait bénéficier. La preuve de leur négligence: ce cadavre traînant dans un café et ce collier qu'on avait oublié d'enlever.

Trop d'informations en même temps...Schmidt toucha la peau du visage pâle de la jeune femme qui était dur et froid.

En touchant le collier à nouveau, la tête roula au sol.

Il crût voir les yeux de cette tête s'ouvrir et le fixer.

Le siens se fermèrent et une grosse larme naquît sous sa paupière droite.
Des larmes précédées d'un grand frisson.

La jeune Wellmann avait été guillotinée le jour même.
Il avait eu rendez-vous avec un spectre, luttant dans l'entre-deux lieux.





2 commentaires:

Cybèle a dit…

Je ne m'attendais pas à cette fin. Vous avez vraiment une belle imagination Jones.

Jones a dit…

"Qui n'a point d'imagination n'a pas d'ailes" a dit un fameux héros...;)