mardi 5 février 2013

Vies En Solde

Tonino Callocchia était la raison pour laquelle j'étais prisonnier de ma voiture au coin du Boulevard entre le McDo et le A & W.

Callocchia est entrepreneur en construction et traine dans son CV un lourd passé d'importateur de cocaïne. Il a aussi été un associé de Vincenzo Di Maulo, un ancien protégé du clan Calabrais de Cotroni, l'assassin de Richard Blass et fût un joueur important de la mafia montréalaise.

À l'été 1974, Vic Cotroni a été emprisonné pour avoir d'abord refusé de témoigner devant la Commission d'Enquête sur le Crime Organisé et, lorsqu'il y a été forcé, pour ses réponses évasives lors de son témoignage volontairement décousu. Dans le climat instable qui a suivi, tout le monde et son frère a tenté de faire sa niche à la place du Parrain Calabrais. Les Rizzutos, siciliens, se trouvaient dans le lot.

En 1981, quand les Bonnanos ont fait confiance à Rizzutto pour liquider un dilletant trio à New York, Nicolo et Vito sont devenus peu à peu roi et maître du milieu de la mafia montréalaise. Vito revient de prison aux États-Unis pour ce coup.

Le retour récent à la vie publique de Vito Rizutto ne l'a pas vu faire un missionnaire de sa personne. En fait au contraire, il est parfaitement en mission. Visiblement, en mode revanche à coup de balles de fusil. En supprimant ici et là quelques vies, il tente de faire revivre le nom de son père.

Depuis sa sortie de prison en octobre dernier, Joe Di Maulo, le frère de l'autre plus haut et le beau-frère de Raynald Desjardins, a été assassiné. Autrefois, Joe Di Maulo, ex-directeur de cabarets au casier judiciaire vierge (il avait été inexplicablement acquitté d'un triple meurtre commis dans son cabaret, le Casa Loma, dans les années 70) ,était un partenaire de golf et un compagnon de voyage assidu de Vito Rizzuto. Mais leur relation a pu se ternir dans la foulée des luttes de pouvoir qui ont suivi l'arrestation du parrain du clan sicilien et de la plupart de ses lieutenants. 


Le crime organisé a beaucoup modulé depuis quelques temps et avec Vito sous les verrous c'est un peu comme si la porte avait été légèrement ouverte et que tout le monde voulait y mettre le pied afin de devenir le nouveau boss.

Ce vendredi là vers 10 du matin, un homme a tenté de tuer, dans le stationnement du restaurant Youlios, Tony Callocchia. Paf! Paf! Paf! Paf! Paf! 5 douilles, autant de cônes, dans le stationnement, un homme entre la vie et la mort, moi dans ma voiture, bloqué derrière des cordons oranges qui m'empêchent de me rendre à la bibliothèque Multisexuelle pour y retourner mon film mettant en vedette Peter Sellers. Nous, on ne savait pas ce qui se passait. Y a fallu demander. Les policiers étaient nerveux. Fâchés. Cette idée de vouloir s'informer. Dégagez! On a pas su. À notre tour on était fâchés. D'abord d'être obligé de faire un détour, puis plus tard de réaliser qu'on ne nous avait pas demandé si on avait été témoins de quoi que ce soit alors que nous y étions quelques minutes autour du drame. Pratiquement sur place AVANT les boeufs.

Bon, je n'avais rien vu mais le gars sur le coin de la rue, celui que j'ai pris dans ma voiture (expliquant le "nous"), celui qui tenait la pancarte annonçant que tout tout TOUT était en solde chez Zellers (qui ferme) de 30 à 70%  et qu'on avait sommé de se déplacer aussi car il se tenait trop près du lieu du drame, (je l'ai lifté à sa voiture beaucoup plus loin, il était exposé à de très fortes bourrasques de vent, le pauvre, à faire l'homme-sandwich) Lui, donc, il n'avait rien vu, mais il a bien entendu des coups de feux. Et il ne l'avait conféssé à personne. Principalement parce qu'il avait la chienne de dénoncer quoi que ce soit, mais accessoirement aussi parce qu'on ne lui avait pas demandé. Alors que de par sa position, il était franchement dans les loges pour voir une voiture déguerpir.

"Ouais mais je ne l'ai pas vue..." m'a-t-il dit suintant la cigarette.
"T'as pas entendu les pneus crisser ou entendu un char partir vite?"
"Tu sais qu'hier on a tué aussi un adversaire du clan sicilien?"
"On...?" ai-je pensé
"Vincenzo Suderi à St-Léonard...hier...zip!"
"Ça...ça veut dire quoi?"
"Ça veut dire que c'est crissement pas fini...De Vito, Magi, Arcuri, Desjardins...je dormirais pas si j'étais eux..."
"Je crois comprendre que les gangs de rues et les Hells sont en ce moment à la solde des Rizzutos en ce moment, non? Ça serait probablement eux qui seraient en train d'opérer la réplique en cours depuis novembre, non?"

Il n'a rien répondu, m'a souri.
"C'est beau, tu peux me laisser ici."
Il a quitté ma voiture, s'est rendu à la sienne avec sa pancarte de soldes qu'il a mise dans le coffre.

Sur son coffre, un collant au logo des Hells...

Aucun commentaire: