jeudi 24 janvier 2019

The Fall

Mark E. Smith était le punk par excellence.

Brillant, érudit, arrogant, grincheux, acharné, hargneux, mercuriale, enrageant, infatigable mais fatigant, baveux et incomparable. Souvent tout ça en même temps.

Ce qui se traduit parfois par un seul mot: invivable.

Les journalistes le craignaient, les fans l'idolâtraient, les membres de son groupe de musique, alternativement, l'aimaient beaucoup ou voulaient lui arracher la tête. Plus d'un band a été inspiré par ce band "littéraire", caustique, aux styles multiples, mais qui avait toujours des textes (parfois incompréhensible à la première écoute) plus parlés que chantés, et livrés dans un style de spoken word très british.

Punk.

Inutile de dire que j'ai beaucoup aimé The Fall.

Un band qui a changé de personnel si souvent qu'il compte comme membres passés près d'une soixantaine de personnes. Le seul membre constant étant le grand manitou: Mark E. Smith. Il était prolifique de manière absurde. Alors que le courant punk ne durait que quelques années, The Fall livrait 32 albums entre 1979 et 2017.
Sa voix était bourrue et morveuse. Ses paroles, énigmatiques, répétitives et parfois mal mâchées. Il a déjà dit de ses propres fans qu'ils étaient des gens franchement trop éduqués qui essayaient trop d'analyser ses paroles.

La musique, intéressante de The Fall, était souvent obstruée par la personnalité abrasive et totalitaire de Smith. Batailles à coup de poings, congédiements, nerfs bouleversés, effondrements mentaux et physiques sur scène, tout ça faisait partie de l'entourage de The Fall. Un band de musique fort intéressant, qui avait pris son nom du roman de 1957 d'Albert Camus, La Chute.

Les journalistes voulaient à la fois fuir ce sale caractère, et à la fois le confronter, question de mettre un peu d'action dans leurs vies. Et dans la vie de Mark E. Smith, l'action ne manquait pas.

L'étrange et la folie furieuse pouvaient se côtoyer, entre accords musicaux et désaccords sociaux.

Voici plusieurs "cas" dans la vie tu tumultueux Mark E. Smith:

-Il limogeait des gens sur un coup de tête.
Il aurait congédié un ingénieur de son parce qu'il s'était commandé une salade. Ça aurait été la goutte qui faisait déborder le vase.

-Il chargeait 5 livres Sterling aux batteurs de son équipe qui jouaient du tom tom drum. Qu'il détestait je présume.

-Il a renvoyé et réengagé 9 fois le même batteur.
Karl Burns. Celui-ci s'objectait régulièrement au leadership obtus de Smith. Le point culminant de l'animosité entre eux deux survenu en 1998, à New York, quand Smith a fauché volontairement les cymbales de Burns, qu'il était fatigué d'entendre, et que celui-ci, outré, a sauté sur son dos pour se battre avec. Smith suscitait ce genre de réaction.

-Il aurait limogé son guitariste Marc Riley, le jour de son mariage. Ce dernier prétend que c'était un mois plus tard. Au téléphone. Smith n'aimait pas que Riley questionne qui étaient les auteurs des chansons, mais surtout, qu'il ait dansé sur du Deep Purple, en Australie, en 1982, aurait mis Smith dans tous ses états. Smith retravaillera un morceau de Bo Diddley pour lui, plus tard.

-Il se serait battu avec un journaliste du New Musical Express (NME), pourtant son magazine musical préféré auquel il envoyait des cartes de Noël, chaque année, signée de sa main, lui mordant le cou. Le journaliste en verve dira de cet incident que Smith, tel un chimpanzé en rage, aurait mordu un stupéfait journaliste gazelle. 

-Il punissait les membres de son groupe après de mauvais show.
En les giflant, un par un. Sauf Marc Riley.  Qui répliquait.

-Il trouvait que Gorillaz était un group de rap pour enfants et n'aimait pas beaucoup les autres groupes de toute manière.
En raison des personnages animés, je présume. Il ne savait pas du tout qui était Gorillaz quand il a participé à leur album de 2010. Il croyait aussi que Pavement était The Fall, son propre groupe. Quand quelqu'un lui a fait entendre Pavement, on a dû le convaincre que ce n'était pas un enregistrement pirate en spectacle de son propre groupe. Il générait surement à de bonnes doses de mauvaise foi.
Alors que la formation Suede fait la première partie de The Fall depuis plusieurs semaines, un journaliste demande à Smith ce qu'il pense des groupes d'aujourd'hui qui parlent de The Fall comme une influence majeure dans leur art. Ce à quoi Smith répond : "comme quel groupe?". "Suede, par exemple" lui répond le journaliste. "Jamais entendu parler de ce groupe" répondra Smith.
Il aimait toutefois les auto destructeurs comme Nick Cave ou Shawn MacGowan.

-Il ne votait pas par haine de l'internet.

-La Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals ont lancé une enquête sur lui après qu'il eût dit qu'il tuerait un par un les écureuils qui détruisaient la clôture de sa maison.

-En 1998, dure année, en gagnant le prix du NME pour le génie demi-dieu musical, il monte sur scène et se moque du magazine qui le récompense en disant que le prix devrait être remis à ceux qui sont encore capables de lire le magazine.

-En 2005, sur la route de l'Arizona, il vide une bière sur la tête du chauffeur d'autobus. Pratiquement tous les membres du groupe d'alors quittent le band, dégoûté du comportement de Smith.

On dit qu'il avait aussi un coeur d'enfant et un côté tendre et touchant. Mais on se rappelle surtout de lui comme on se rappelle d'être entré dans une toilette où quelqu'un y aurait laissé une odeur de cadavre en décomposition.

Ceux qui le connaissaient personnellement je veux dire.

Quand il est parti, The Fall mourrait aussi.

Smith est décédé il y a un an jour pour jour, à seulement 60 ans.

Son corps en avait autour de 96.

Il est mort du cancer du poumon et du rein.

Deux cancers, rien de moins.
Jamais moins avec Mark E. Smith.
Toujours trop.

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