jeudi 5 avril 2012

Blanc Jusqu'à Prouvé Noir

I am invisible, understand, simply because people refuse to see me
                                       -Ralph Ellison, Invisible Man, 1952


J'irai voir The Hunger Games.

Premièrement parce que mon fils me le commande depuis plusieurs semaines, parce que j'aime bien Gary Ross qui a réalisé un de mes films préférés de tous les temps et finalement parce que le sujet (les débordements de la téléréalité) m'intéresse beaucoup aussi.

Du premier week-end de projection, 152 millions et demi ont été enregistrés aux caisses. Il n'y a donc pas de presse, le film sera à l'affiche longtemps.

Je n'ai pas lu la trilogie de livres de Suzanne Collins duquel est tiré le film mais si je l'avais fait, j'aurais lu que le personnage de Rue était "dark-skinned".

Toutefois en Amérique, ce détail ethnique pourtant très clair a "échappé" aux lecteurs, principalement âgés entre 12 et 27 ans, de l'oeuvre de Suzanne Collins.

Ou bien ils ne l'ont pas lu, ou bien ils n'ont pas voulu le lire, ou bien encore il y avait un pernicieux racisme qui n'attendait que de pointer sa grosse tête sale en public.

Quand certains spectateurs ont "découvert" que le personnage de Rue était interprété par la jeune Willow Smith, ils ont innondés l'internet des commentaires tout à fait ignobles.

"J'étais tout excité à l'idée de voir The Hunger Games jusqu'à ce que j'apprennes qu'une petite fille noire allait jouer Rue"

"Rue est noire? Qwâaaaaaaaa?"

"Vous pouvez me considérer comme raciste si vous le voulez mais quand j'ai appris que Rue était noire, l'idée qu'elle puisse mourir dans le film ne m'a pas rendu aussi triste que j'aurais pu l'être..."

Ouf!

"Pourquoi Rue est-elle une petite fille noire?" a demandée une jeune fille ayant le culot de signer SticktotheBookDude (Respecte le livre, mon ami..................they did)

Ce à quoi une autre jeune femme a répondu avec un délicieux sens de la répartie:
"Elle a la peau noire à cause de la mélanine"

En plus d'offrir quelques leçons gênantes de mauvaise compréhension de lecture, il semble que certaines personnes en ai profité pour libérer quelques "anxiétés raciales" fortement mal bienvenues. Les médias sociaux et leurs relatives anonymités permettent aujourd'hui ce genre d'écarts langagiers assez troublants. Si nos anticipations quand à la société du futur n'inclut pas tout le monde, il y a de quoi se poser de nombreuses questions sur la société de demain. Bien avant de se poser des questions sur les concepts de télé-réalités.

Une internaute a écrit "Quel moment inconfortable que celui vécu lorsqu'apparait soudainement le personnage d'une petite noire quelconque quand on s'était imaginé une innocente petite fille blonde..."   

Regardons les deux syntagmes de ses propos:
Petite noire quelconque (some black girl)
Innocente petite blonde (blonde innocent girl)

C'est teeeeeeeeeellement lourd de préjugés... les adjectifs ont des couleurs? la petite noire ne pouvait pas être innocente elle aussi? Collins l'a écrit ainsi. Ça explique beaucoup pourquoi un homme peut tirer soudainement sur un autre homme simplement parce qu'il est noir et qu'il porte un chandail à capuchon.

Les héros de tous seraient donc tous blancs avant d'être prouvé noir?
Blanc jusqu'à prouvé noir serait-il une variation de "innocent jusqu'à prouvé coupable?"
"Innocent, vous vous rappellez? C'est pour ça que Trayvon Martin est mort." lui a écrit un autre internaute.

Quand un livre que je lis est cinématographique, à cause de mon parcours scolaire et de mon intérêt pour le 7ème art, si l'occasion s'y prête j'ai quelques fois le réflexe de visualiser les scènes que je lis. Ma mémoire visuelle voit quelques fois des comédiens connus dans les rôles principaux du récit que j'ai entre les mains. J'ai terminé White Noise de Don Delillo la semaine dernière et j'ai eu William Hurt, Holly Hunter et Danny Glover en tête pendant tout le récit. Dans les rôles respectivement de Jack Gladney, Babette (sa femme) et Murray (un collègue enseignant de Jack). RIEN dans le livre ne m'indiquait que Murray aurait pu être noir. Mais rien ne m'indiquait non plus qu'il n'aurait pas pu l'être. Ce sont les États-Unis dans les années 80, les États-Unis de Bill Cosby (médecin dans son Cosby Show) et de sa femme (avocate dans The Cosby show). Les noirs peuplent les États-Unis. Ils existent. Alors why not?
Je sais pourquoi j'ai pensé spontanément à Glover. C'est parce que dans le (merveilleux) film The Royal Tenenbaums, Glover y joue un rôle presque semblable. Impeccablement. Il arbore de plus la même barbe que semble porter Murray dans le roman de DeLillo. Je ne "caste" pas toujours les personnages des choses que je lis mais des fois comme ça, ça se fait tout seul. Et si on avait à adapter autrement à l'écran un autre casting ne me ferait pas nécessairement flipper.

Mais dans le livre de Suzanne Collins, l'auteur spécifie clairement que Rue est "dark-skinned".

Dans L'IMMENSE (et seul) roman de Ralph Ellison publié en 1952, Invisible Man, il traite habilement de l'exploration existentielle et de l'identité d'un homme noir qui se sent invisible du point de vue social et racial dans les États-Unis des années 30. Son enquête au coeur de la politique de l'être est encore passablement d'actualité. Suzanne Collins n'a pas innocemment placé le personnage de Rue dans les traits d'une petite fille noire. Rue est elle-même invisible pour la plupart des autres candidats des Hunger Games. C'est une ombre.

"a quick-on-her-feet, resourceful shadow, either unseen or unremarked upon by most everyone but Katniss Everdeen" dit le livre de Collins.
(Une jeune fille alerte, une ombre pleine de ressources que les autres candidats ne voient pas ni ne remarquent sauf Katnis Everdeen).

Katniss Everdeen est l'héroine du livre/film. La alerte, la plus lucide.

Le monde d'aujourd'hui a besoin de plus de Katniss Everdeen.
Et de beaucoup moins de George Zimmerman.

3 commentaires:

Aimgie a dit…

Pleasantville!!! Un bijou, un travail d'orfèvre.
Un film charnière, y a un avant et un après Pleasantville.

Les affiches: "No Colored" dans les vitrines des restos, des magasins, m'ont bouleversée, et l'interprétation d'Accross the Universe de Fiona Apple y est magistrale.

Visiblement, le message n'a pas passé. Pourtant, il avait le mérite d'être clair. Et cette façon d'exploiter la couleur, dans tous les sens, du bonbon. :)

Et on en est encore à lire des commentaires racistes, intolérants, sur des sites de film. Y a vraiment, vraiment des questions à se poser et pas que sur la société de demain.

Jones a dit…

Pleasantville...un film des États-Unis d'hier qui s'appliquerait si bien au Canada d'aujourd'hui...

Aimgie a dit…

Triste constatation en effet.

Et en même temps, ce qui se passe dans les rues de Montréal ces temps-ci me réconcilie avec bien des travers. Et qui sait, peut-être que cela amorcera un mouvement irréversible. Je ne dois pas être la seule à trouver qu'il est de plus en plus difficile à s'identifier à ce Canada-là!