mercredi 12 novembre 2014

Maux D'Automne

"C'est l'hiver, calever, ostie de calisse, tabarnak christdeviarge, st-cybole de sacrement!"

C'est Fricart, mon collègue de France, qui m'a bien fait rire la première fois qu'il a chanté ça à l'entrepôt. Ça lui a semblé tout naturel de prendre un air connu et d'y ajouter tous les sacres Québécois qu'il avait assimilé pour parler de son mal d'automne. Toutefois Fricart a bien vu que j'ai spontanément ri. Et un rire vers 4h30 du matin entre deux caisses de whisky à décharger, n'est pas un indicateur que vous êtes un grand comique. Fricart n'a jamais fait cette association mentale.

Depuis, Fricart cherche toujours à me faire rire. Beaucoup trop. 9 fois et demi sur 10, il échoue. Je souris par politesse, mais garde le silence du sage qui lui indique qu'il ferait mieux de travailler au lieu de dire des niaiseries. J'en rajoute quelques fois pour lui fermer le clapet.

"Fricart, j'étais en train d'interpréter un rêve pour une amie, là tu viens de me déranger"

"Le rêve d'une amie?"

"Oui, c'est le rêve d'Élodie* qui rêvait qu'elle t'étranglait avec ses mains afin de ne plus t'entendre"


Je suis de moins en moins en symbiose avec mes collègues de l'entrepôt. Au fond, l'ai-je réellement déjà été? je navigue entre les intellos de mon monde de traduction (de jour) et les collègues sous-éduqués de l'entrepôt (la nuit). L'un d'eux, l'autre tantôt. me disait qu'il avait quitté l'école secondaire en secondaire 4. Il voulait aujourd'hui retourner à l'école. une session universitaire, afin de s'y parfaire dans un métier manuel précis. Mais comme il devait avoir terminé son secondaire afin de pouvoir accéder à l'université, il existe une règle ministérielle qui oblige le candidat à passer un test et si le résultat est valable, il serait accepté. Toutefois, le résultat de son test le qualifiait...de secondaire 2! Si il retournait à l'école, il devait (re)commencer...en secondaire 2...et pas n'importe où...et pour trois ans avant la session universitaire choisie. Pour lequel il devait réappliquer. Bref, la merde.
Une autre venait tout juste de vendre sa voiture sur lequel il restait 4 ans à payer pour s'en acheter une nouvelle. Elle croyait avoir vendu avec son ancienne voiture les paiements restants à faire mais tel n'était pas le cas...c'est moi qui lui ait appris...Les lumières ne sont pas toutes allumées la nuit...

Inévitablement, les niveaux de discussions ne volent pas toujours très haut aux pauses. Ce qui m'isole avec mon vocabulaire parfois trop précis ou ma bonne humeur anormale dans un contexte de misérabilisme nocturne (souhaité par certains fatalistes). Le 5 novembre dernier, cela a fait un an que je suis employé de nuit dans cet entrepôt du Vieux-Port. J'y entrais à l'origine pour le temps des fêtes seulement. Mais voilà c'est si physique que j'en sue tout mon gras 5 jours par semaine. Mon gras est aujourd'hui rare. Et ma garde-robe changée. Et avec mes traductions de jour, j'ai la part cérébrale de jour et la part physique la nuit. Étrangement mon sommeil, toujours rare auparavant, s'en trouve plus équilibré.

Mais la routine use aussi. Et avec ce temps des fêtes qui arrive, je ne sais trop si j'ai encore envie de baigner parmi ses gens à l'heure des hiboux. L'an dernier j'ai quitté une fête d'amis dans le 418 pour aller travailler 8 heures dans le 450 et mieux revenir après pour jouer au hockey dans le 418 et mieux repartir 24 heures plus tard pour bosser de nuit dans l'entrepôt.

La famille proche et éloignée était rarement complète. Et le niveau de fatigue, absurde. Et dans ce party entre amis, je ne me suis pas terriblement impliqué verbalement car je savais que je quittais en plein milieu de soirée. Je m'étais appliqué à me rendre utile pour les hôtes en faisant la cuisine et en servant tout le monde comme une abeille pour sa reine. Allant quelques heures plus tard faire la même chose pour des multimiliardaires du whisky 273 kilomètres plus loin.

Ne pas s'appartenir c'est déjà chiant, mais là, je m'offrais si peu aussi, c'était pire.

Je n'ai pas envie de la même chose cette année. J'ai envie de quitter l'entrepôt for good
(air connu et usé).
Mais je n'ai pas de fiable parachute et l'atterrissage n'est pas clair.

À 42 ans, je ne me vois pas répondre à la question: "Comment tu te débrouilles en informatique?"
Ma réponse honnête devrait être "Baaaaah! l'informatique, ça s'apprend".

La vérité cachée dans une telle réponse est aussi qu'à 42 ans, je n'ai pas super envie d'en apprendre à ce niveau.  Je pars de si loin. Et n'en ai plus la patience.

Ce qui fait que je passe de cul-de-sac mentaux à cul-de-sac mentaux. Je fais la ronde des prisonniers dans ma tête. Je m'abrutis. Dans un cycle nocturne productif pour ceux qui me paient (mais encore) mais improductif pour ma personne.

Je plafonne. Je me sens piégé. Par moi-même. Par mes peurs.

Je pensais à tout ça en buvant ma quatrième bouteille d'eau de la nuit à l'entrepôt. Une nuit fraîche et automnale comme je les aime. J'écoutais jolie Edie.

On pouvait presque sentir l'activité sous-marine du St-Laurent tellement l'air avait quelque chose de "spatio-spécial".

Puis. un geai bleu.

"C'est l'hiver, calever, ostie de calisse, tabarnak christdeviarge, st-cybole de sacrement!".

La bouille de Fricart dans mon champs visuel.

Everything is temporary anyway.

*une collègue à nous qui ne cache pas sa hantise de Fricart à l'intéressé



2 commentaires:

yves lapierre a dit…

Ouai, je crois que si vous passez l'hiver à l'entrepôt, hé bien ça sera votre dernière. À tout le moins je vous le souhaite.

Jones a dit…

Comme disait Normand Rochefort : " l'avenir nous diras ce que le futur nous réserve" :)