Nick Drake est l'un de ces artistes qui aura marqué des dizaines d'autres, sans jamais le réaliser de son vivant. Il n'a enregistré que 3 albums studios, n'a jamais eu de hit dans les palmarès, n'a que très rarement performé sur scène, devant public, et quand il est décédé, en 1974, la plupart des gens n'avaient jamais entendu parlé de lui, on aurait aussi bien pu dire simplement "Cambridge student dies of an overdose" qu'on ne se serait aucunement trompé.
Parce que c'était aussi vrai.Des décennies plus tard, sa musique a influencé plusieurs artistes de renom de nos époques.
Nicholas Rodney Drake est né le 19 juin 1948, à Rangoon, en Birmanie, aujourd'hui, Yangon, Myanmar. Son père y est ingénieur. La famille est aisée, il a une grande soeur qui aura une carrière d'actrice dans le futur. Leur mère est elle-même chanteuse et écrit sa propre musique. Chose rare pour les femmes, dans les années 40. Il n'a que 2 ans quand la famille déménage en Angleterre. À Tanworth-in-Arden, un petit village tout à fait charmant, ce qu'est la famille, la maison de banlieue, et les enfants. Il grandit dans l'amour, les encouragements et la musique. Rien de tragique. Beaucoup de confort.
Trop ?
Nick voit sa mère enregistrer des chansons sur une petite machine et de voir répondre au monde par la musique lui parait tout à fait dans la suite des choses. Il la copiera. À l'école privée, il est populaire. Parce que bon à la clarinette et au piano et avec une bouille qui plait aux filles. Il est docile pour elles. Non menaçant. Mais assez discret, souvent distant, et est plutôt d'une timidité démesurée à l'occasion. Sa nature n'est pas considérée fragile, mais simplement, réfléchie et disciplinée. Moins imposant qu'il le pourrait. Quand il apprend la guitare, à 16 ans, il ne la lâchera plus jamais. Il en sera obsédé. Il s'inspire de Bob Dylan, Phil Ochs, Bert Jansch ou John Martyn. Il est accepté de justesse au Fitzwilliam College de Cambridge, parce que son père a de l'influence et y met du sien. Mais il n'en avait pas les notes. Ça ne l'aide en rien. Dans son programme, il peine à être meilleur à l'école en English Litterature. Il ira en pension, à Aix-En-Provence y étudier la langue française. Avec des amis, il partira en voyage au Maroc. C'est à Tangier qu'avec eux, ils assistent à un spectacle des Rolling Stones et Drake, malgré son extrême timidité, arrivera à jouer, à 18 ans, de sa guitare et de ses compostions à Mick Jagger, en privé. Moment surréaliste qui lui donne l'envie d'une carrière là-dedans. N'accordant que très peu d'importance à l'école, il fera des spectacles dans les cafés de Cambridge et de Londres pour gagner quelques sous et faire croître sa créativité. Dans une de ces soirées, le bassiste de la formation Fairport Convention, Ashley Hutchings l'entend et est aussitôt impressionné par le jeune homme, le mettant en contact avec son band, mais surtout, avec le jeune producteur Joe Boyd qui fait sensation après avoir découvert et produit, John Martyn. Il est des États-Unis et est aussi lié a The Incredible String Band. Boyd le signe avec l'étiquette Island, de plus en plus prestigieuse avec ses artistes, Jethro Tull, Free et Mott The Hoople. À 20 ans, toujours étudiant à Cambridge, Drake a un contrat d'enregistrement. Contre l'avis de son père, il quittera Cambridge 9 mois avant la fin pour enregistrer son premier album avec Boyd. Son jeu de guitare est complexe, les arrangements sont faits par Robert Kirby, la voix est douce, le ton mélancolique mais aussi très délicat. On pourra, avec le recul, parler fragilité.On vend très peu d'albums, quelques milliers seulement. Nick refuse de faire quoi que ce soit pour en faire la promotion. Cet enfant élevé dans le confort semble dans cet univers adulte, tout ce qu'il y a de plus inconfortable. Partout. Quelqu'un dira qu'en a présence, on avait toujours l'impression d'être en présence d'un mourant qui veut vous dire un dernier secret, mais change d'idée à chaque fois. La connexion humaine semble lui être extraordinairement difficile. Boyd croit encore en lui et un second effort est tricoté. On vise plus jazzé, plus commercial. Fairport Convention y participe et même John Cale de Velvet Underground. Mais les ventes et la réception sont encore décevants. La critique ne comprend pas ce qu'elle appelle un mélange de folk et de cocktail jazz. On vend peu mais quand même 5000 fois. On l'urge de faire de la promotion, des entrevues. Le frère de Steve Winwood insiste. le vent pourrait tourner si il se montre. Winwood, ancien musicien maintenant dans le marketing musical, est découragé Boyd aussi. L'auto-promotion pue au nez de Nick. Boyd vend sa maison de disque à Island records, déménage à L.A. pour y travailler sur des trames sonores. Nick a perdu son mentor.
Malheureux, isolé, il donne son dernier spectacle, ce qu'il faisait déjà rarement. en juin 1970, dans une université et un des musiciens de la soirée dira de lui qu'il était monosyllabique, presqu'incapable de communiquer verbalement autre que par le chant sur scène. Déprimé, mais déterminé, il approche John Wood pour lui parler d'un 3e disque que la compagnie n'attend pas. En deux nuits , Drake et Wood seulement, personne d'autre, s'enferment pour enregistrer sous une une lune rosée, sa dernière confession musicale (alors). 11 chansons, seulement 28 minutes de musique. Court et bref. Quand il a fini, il se rend à la réception de Islands Records, les pièces maitresses terminées dans une enveloppe qu'il remet à la réceptionniste et quitte les lieux pour ne jamais y revenir. Inattendu, la promotion sera inexistante. Les ventes aussi. Ce n'est pas Nick qui en mousserait l'intérêt. Sophia Ryde est ce qui se semble se rapprocher le plus d'une copine amoureuse qu'il aurait eu, mais elle-même dira qu'ils n'étaient que meilleurs amis. Nick abandonne la musique. Retourne vivre chez ses parents à Tanworth-in-Arden qui le font consulter où on confirmera une dépression. Il sera gêné par ce constat et le cachera aux autres. Sophia Ryde lui demandera un peu d'espace considérant que Drake est trop intense dans sa relation avec avec elle.Une semaine plus tard, il est retrouvé mort. À 26 ans. D'une surdose d'anti-dépressants. Il avait commencé quelque chose qu'il ne finira jamais. Vaincu par le chien noir.
Sa soeur Gabrielle a eu une brillante carrière d'actrice et a maintenu la pérennité de Drake jusqu'à nos jour. Une réédition de 1999, et l'utilisation de sa musique dans plusieurs films ont aidé à promouvoir ce qu'il n'a jamais souhaité promouvoir. Un talent.
R.E.M., Kate Bush, Paul Weller, The Black Crowes, The Cure, The Dream Academy, Bon Iver, Radiohead, Edie Brickel & The New Bohemians et Placebo se sont ouvertement dit influencé(e)s par sa musique.
Il y a 60 ans cette année, Nick Drake entrait à Cambridge, guitare au cou, et sa vie n'aurait plus jamais le même goût.