Non. Never was. Le Royal Albert Hall Concert était le dernier, 10 jours après ce concert enregistré par toute sorte de gens, de la foule, ou à la régie, sur place au Free Trade Hall de Manchester. Mais les enregistrements étant mal étiquetés trop longtemps, on a baptisé l'album ainsi. Les connaisseurs savent que Dylan lui-même, n'en est pas à une fraude près.
L'un des moments les plus électriques et les plus mythiques, très certainement dans le top 5 des chahuts entre public et artiste sur scène les plus célèbres de l'histoire de la musique, survenait dans une tournée hostile, qui verrait Levon Helm, de The Band, l'unique Étatsunien des Hawks, temporairement la quitter et être remplacé par Mickey Jones, à la batterie. Dylan n'est pas en tournée, il est en guerre. Et après quelques 36 mois parfaitement fous pour lui, et hyperproductifs, il est mentalement épuisé. Il est en pleine mutation fulgurante, porté par une créativité incandescente, et lancera en juin son meilleur album selon moi, l'album double Blonde on Blonde Qu'il joue en partie sur scène, déjà. D'un côté l'artiste amer de voir le public vouloir quelque chose et lui, vouloir livrer autre chose, de l'autre, un public parfaitement coincé de puristes folk qui se sent trahi par le passage de l'acoustique à l'électricité. Leur prophète est un traitre à leurs yeux, mais surtout, à leurs chastes oreilles.Dylan est formel. Et il a raison selon moi. Un(e) artiste ne donne pas au public ce dont il a envie. Un artiste proposes des choses qui l'habitent.
Ce n'est pas comme ils ne sont pas au courant, déjà. Avec ses deux albums précédents, Bringing It All Back Home et Highway 61 Revisited, Dylan est passé à l'électrique. Mais c'est sur scène que la fracture devient une plaie ouverte. La tournée mondiale d'alors les fait jouer en Australie et en Europe et se termine au Royaume-Uni. Les spectacles suivent un rituel immuable et brutal.
Chaque concert est divisé en 2 parties. La première est acoustique: Dylan, seul avec sa guitare et son harmonica, interprète ses merveilles comme Visions of Johanna ou Desolation Row. Le public est recueilli, admiratif. Puis, après l'entracte, le choc. Dylan revient, entouré des Hawks-futurs-The-Band, Robbie Robertson, Rick Danko, Garth Hudson, Richard Manuel et le batteur, futur acteur aussi, Mickey Jones. Tous canadien sauf Jones. Les amplis Fender sont poussés au maximum, le son est strident, chaotique, d'une intensité sonore encore jamais entendue à l'époque. C'est surtout ça qu'on critiquera, moins que le passage à l'électrique. Sauf pour Keith Butler dans la foule. Mais nous reviendrons à lui plus loin.Pour une grande partie de ses fans d'alors, ce volume sonore est une insulte. On accuse Dylan d'être devenue un pantin commercial. D'avoir vendu son âme au rock'n roll américain au détriment du message social des leaders folk. Dans chaque ville, le scénario se répète. Depuis 1965. C'est pour ça que Levon Helm quitte la tournée. On les hue, on les siffle, on quitte avant la fin et à l'entracte, quand on comprend le rituel de la tournée. Mickey Jones ne trouvera pas plus facile et en souffrira dans son estime.Dylan, loin de reculer, répond par le mépris et l'arrogance. Plus le public siffle, plus il joue fort. Il semble se nourrir de cette hostilité. Entre les morceaux, il marmonne des propos ironiques et insiste sur des phrases comme And There's no one to meet and the ancient empty street's too dead for dreaming ou Something is happenning and you don't know what it is, lignes chantées comme autant de flèches empoisonnées au public. L'air hagard derrière ses lunettes de soleil, qu'il laissera tomber, le frêle corps dégingandé sous l'effet de la fatigue et des substances, c'est un homme au bord du gouffre, mais au sommet de son art.
Le point de rupture se produit au Free Trade Hall de Manchester. La tension est palpable dès les première notes électriques. Le groupe le sent très bien sur scène. Il vient de terminer une version apocalyptique de Ballad of a Thin Man. Après les applaudissements forcés, le silence s'installe trop vite et devient pesant quand il prend son temps pour s'accorder. Et surement, pour les faire chier. C'est à ce moment qu'un cri déchire le silence et du balcon on entend celui qui sera, avec le temps identifié comme étant Keith Butler, disant clairement "Judas!". L'insulte est lourde de sens. Elle accuse Dylan de trahison suprême. La réaction de Bob est assez spontanée et glaciale. Il s'approche du micro et dit vers celui qui a crié, sans le distinguer, "I don't believe you....you're a liar!". Puis, se tournant vers son band, il hurle un ordre devenu mythique : "Play it fucking Loud!". Ce qui suivra est probablement la version la plus féroce de l'hymne Like a Rolling Stone jamais capturée sur film ou sur bobine de son.Le groupe explose littéralement. La batterie de Jones est lourde et coups de canon. L'orgue de Garth Hudson tourbillonne. Dylan crache les paroles avec une hargne et une conviction renouvelées. Ce n'est plus une chanson, c'est une vengeance.
À ce moment précis, Dylan redéfinit ce qu'est un concert de rock. Ce n'est plus une communion polie entre un artiste et son public. Mais ça peut être une confrontation brute. Il brise l'image du chanteur folk docile qu'il n'a jamais voulu incarner. Il devient icône rock insaisissable, frondeur et rebelle.
L'héritage de cette déflagration scénique survient quelques semaines passées la fin de la tournée quand un prétendu accident de moto, fait de Bob Dylan, une victime plutôt consentante, car il venait de se chicaner avec son gérant qui l'envoyait encore en tournée plusieurs mois, ce dont il n'avait pas envie. Il feindra plus grave que prévu ce qui fera dérouter les plans de tournées quand Blonde on Blonde est lancé en juin. Mais qui, avec le mythe, vendra aussi beaucoup.
Quand même.
Et reste un extraordinaire album double dont je ne saute absolument aucun morceau.
Ce moment "Judas!" est devenu le symbole de l'intégrité artistique face aux attentes du public, ce mois-ci, il y a déjà 60 ans.
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