Je l'ai surconsommé, le surconsomme encore, l'ai étudié, en fût double diplômé, y ai travaillé, fût primé, puis, j'ai quitté, mais le cinéma ne m'a jamais quitté.
Je vous parle d'un film qui m'a charmé par son histoire, ses interprètes, son sujet, ses thèmes, sa réalisation, sa cinématographie, son originalité, son audace, sa musique, bref, je vous parle d'un film dont j'ai aimé pas mal tous les choix. Je vous parle bien souvent d'un film dont j'ai une copie ne DVD, chez moi.8 1/2 de Federico Fellini
Immersion totale dans les méandres de la création artistique, cet autoportrait déguisé et pilier de l'histoire du cinéma mondial, gagnera 2 Oscars, celui du meilleur film en langue étrangère et celui des meilleurs costumes. Chef d'oeuvre de noir et blanc et de mise-en-scène, le film, son 8e et demi, capture l'essence même du doute intellectuel et de la crise existentielle.
Ce que traversait Federico, alors.
1962, FF a alors tourné 6 films, 2 courts métrage (qui font 1) et une co-réalisation (1/2). Ce projet était son 8e et 1/2, le titre de travail qui était d'abord provisoire, semblait alors pertinent à garder, symbolisant parfaitement l'inachèvement et l'introspection de l'entreprise cinématautobiographique.
L'histoire, signée des mains de Fellini, Tullio Pinelli, Ennio Flaiano et Brunello Rondi, nous fait suivre Guido Anselmi, incarné par Marcello Mastroianni, un réalisateur de cinéma célèbre en pleine crise de la quarantaine. Épuisé par le succès et harcelé par ses producteurs, ses acteurs et ses admirateurs. Guido cherche à fuir. Il s'isole dans une station thermale luxueuse pour trouver l'inspiration pour son prochain film de science-fiction, dont les décors gigantesques sont déjà en construction.
Le problème est majeur, Guido n'a plus d'idées. Il est bloqué. Autour de lui gravitent les femmes de sa vie: Luisa, son épouse délaissée, Carla, sa maitresse charnelle, Claudia, l'actrice idéale qui incarne la pureté perdue. Submergé par la pression, Guido se réfugie dans ses souvenirs d'enfance, ses fantasmes érotiques et ses névroses religieuses. Mélangeant constamment réalité et imaginaire. En 1980, Woody Allen, fan avoué, refait pratiquement le même film, dans le même noir et blanc et reprenant la scène d'ouverture et beaucoup de la trame narrative et de la mise-en-scène, l'orientant vers sa vie post-Oscar, reçu 2 ans avant. Federico, a aussi reçu, en 1956 et en 1957, l'Oscar du meilleur film en langue étrangère. Mais en 1962, il brise la narration traditionnelle linéaire classique. Le Maestro structure du flux de conscience visuel avec la complicité de son as directeur photo, Gianni Di Venanzo. Le spectateur voyage sans transition de la réalité objective de la station thermale aux visions subjectives de Guido. On y traverse le cauchemar initial de l'enfermement quand Guido, coincé dans une voiture au coeur d'un embouteillage, semble l'asphyxier. Il réussit à s'enfuir par le ciel. Retenu au sol par une corde comme un cerf-volant. Métaphore parfaite de son étouffement face aux responsabilités. On passe aussi par le harem fantastique. Guido s'imagine maître d'un harem où toutes les Femmes qu'il a aimées ou désirées vivent en harmonie, le vénérant et lui obéissant au doigt et à l'oeil, avant de se rebeller contre son autorité vieillissante. On passe aussi par le souvenir de Saraghina, une danse sauvage sur la plage devant une prostituée un peu grotesque, souvenir d'enfance qui déclenche la culpabilité imposée par son école religieuse. Le film est visuellement formidable grâce au travail de Di Venanzo, à la caméra. Les contrastes de noir et blanc sont d'une netteté aveuglante. accentuant l'aspect onirique des décors thermaux. Les mouvements de caméra commandés par Fellini sont fluides, dynamiques et baroques, enveloppant les personnages dans un ballet incessant.
Marcello Mastroianni, Claudia Cardinale, Anouk Aimée, Sandra Milo, Rossella Falk, Barbara Steele, Guido Alberti, Madeleine Lebeau, Jean Rougeul, Caterina Boratto, Annibale Ninchi, Giuditta Rissone sont cadrés par la brillante caméra de Gianni Di Venanzo.
La musique de Nino Rota joue un rôle crucial. Sa partition alterne entre des marches de cirque joyeuses, des airs mélancoliques, et des morceaux classiques revisités. Le thème final est devenu l'hymne universel de la magie du cinéma, transformant la confusion de Guido en une célébration festive de la vie.
Le génie du film réside dans sa résolution philosophique toujours pertinente en 2026. Accepter le chaos. Au départ, Guido cherche la perfection et une vérité absolue pour construire son oeuvre. Face à l'échec de cette quête, il réalise que la richesse de sa vie se trouve précisément dans ses imperfections, ses doutes, ses contradictions et le chaos qui l'entoure. Le film se termine par une scène qui deviendra culte. Tous les personnages de la vie de Guido rassemblés, réels et imaginaires. Et une piste de cirque, bien entendu.
Ne pas chercher la perfection. Aimer les êtres tel qu'ils sont et accepter ses propres faiblesses. Le processus créatif est débloqué non pas par la logique, mais par l'abandon à l'amour.
Le film a fait naître un sous-genre cinématographique meta-fiction confessionnel, dans les années qui suivront. Son ADN se retrouve en Suède en 1966, en France en 1973, aux États-Unis en 1970, 1979 et 1980, chez lui, en Italie, en 2013, en Espagne, en 2019, au Mexique, en 2022. Et surement ailleurs.
En explorant sa propre intimité, Fellini a touché l'universel, Son film reste un miroir ultime de l'artiste face au vide, un hymne immortel au cinéma comme outil de psychanalyse et de rédemption.
Panne créative devenue tourbillon visuel d'une modernité absolue. Et nouvel Oscar, en 1963. Meilleur film en langue étrangère.