Je l'ai surconsommé (le surconsomme encore), l'ai étudié, en fût diplômé universitaire, y ai travaillé, y ai été récompensé, en suis sorti, mais le cinéma ne m'a jamais quitté.
Je vous parle d'un film dont j'ai aimé l'histoire, la distribution, la trame sonore, la réalisation, les interprètes, le sujet, le thèmes, l'audace, bref je vous parle d'un film dont j'ai aimé pas mal toutes les décisions.
Je vous parle d'un film qui vous habite longtemps après.AMERICAN HUSTLE de David O.Russell.
J'ai hésité souvent avant d'honorer ce réalisateur qui est un véritable trou-de-cul sur les plateaux. Mais ce film a une histoire, une distribution et une trame sonore hors pair.
Pour comprendre le coup de génie de David O.Russell, il faut d'abord revisiter la genèse de cette folie: la véritable affaire Abscam. Vers 1978, ce qui était originalement appelée Arabscam par le FBI, avant qu'un élan de rectitude politique ne transforme le nom, prend forme dans un climat de reprise de confiance après le scandale du Watergate et le marasme économique qui a éclaté au grand jour 4 ans avant. C'est dans ce spectre cynique et désabusé que le FBI orchestre l'une des opérations d'infiltration les plus spectaculaires et controversées de son histoire.
L'idée de départ est presque digne d'une comédie de boulevard : utiliser un escroc de haut vol, Melvin Weinberg (qui inspirera le personnage du toujours excellent Christian Bale-Irving Rosenfeld), accompagné de sa maitresse Evelyn Knight (la toujours excellente Amy Adams) pour piéger des trafiquants d'arts de faussaires, mais le plan dérive et les agents fédéraux créent une fausse société d'investissement présidée par un faux Cheikh arabe richissime, Kambir Abdul Rahman. Le piège est tendu: le faux cheikh se promène avec sa valise pleine d'argent et achète des faveurs politiques à toutes une flopée de sénateurs, et de représentants (tous démocrates contrairement à ce qu'on pourrait croire) 31 au totale dont le maire de Camden, au New Jersey Angelo Errichetti. Le but est d'investir dans la construction de Casino et ce sont de clairs pots-de-vins.Ce qui devrait être une simple opération de récupération se transforme en un engrenage infernal où tout le monde est attiré par l'argent facile. Des intermédiaires véreux mordent à l'hameçon et guident les faux investisseurs directement vers les cercles du pouvoir. Des chambres d'hôtel de NY aux villas de Washington, des caméras immortalisent l'impardonnable: un sénateur, six membres de la Chambre, le maire de Camden et des membres de la mafia locale sont tous filmés en train d'empocher des liasses de fric en promettant d'acheter des visas ou d'influencer des lois. L'onde de choc, lors de la révélation du scandale en 1980 ébranle les États-Unis, ouvrant un débat féroce sur les méthodes de piégeage du FBI.
C'est cette toile de fond que choisit David O. Russell d'embrasser, mais en y apposant en ouverture un mot ironique disant "Some of this really happenned". La vraie histoire, je viens de vous la raconter. La dynamique entre personnages, ce sont Eric Warren Singer et Russell qui l'ont (brillamment) scénarisée. Le cinéaste ne s'intéresse au mensonge érigé en art de vivre, la réinvention de soi et à la survie. Outre Bale et Adams, Jennifer Connelly y trouve un splendide rôle de femme trahie, instable, colérique, et maladroitement fonceuse. Bradley Cooper est un formidable agité trop émotif dans la peau du gars du FBI. Louis CK, son patron est parfait boss mou. Un acteur notoire non annoncé est parfait aussi, et adéquat en bras droit de Meyer Lansky de la Mafia, au milieu de l'intrigue. On assiste à une tragi-comédie baroque sur la condition humaine. Comme le suggère une des délicieuses répliques, nous passons toute notre vie à duper nous-mêmes d'une manière ou d'une autre afin de simplement tenir le coup.
Bale est si transformé que cet acteur ne l'avait pas reconnu sur le plateau. On s'aime dans le mensonge et on se protège dans l'art du faux. Jeremy Renner est archi-convaincant dans le rôle du maire exemplaire trempé dans ce qu'il voulait fuir avant qu'on lui joue les bon violons aux oreilles.
La musique d'ailleurs, E.L.O., McCartney & The Wings, Bowie, America, les Bee Gees, Blood, Sweat & Tears, Donna Summer, Elton John, Steely Dan, The Temptations, Todd Rundrgren, Tom Jones, Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Frank Sinatra, The Oscar Peterson Trio, c'est toujours payant d'investir dans la trame sonore.
Le paradoxe de ce film merveilleusement écrit est que le politicien maire corrompu est au final le personnage le plus noble, un homme guidé par l'amour sincère de sa communauté et de ses électeurs, piégé par sa propre candeur. Jennifer Lawrence n'a pas été nommée aux Oscars cette année-là pour son rôle, mais il est aussi magnifique qu'Amy Adams (elle nommée pour ce film) en chaos émotif et élément incontrôlable qui menace toujours de tout faire s'effondrer.
Toute cette faune humaine évolue dans un écrin visuel et sonore qui frise la perfection. La reconstitution des années 1970 est parfaite. Célébration esthétique faite de coiffures de l'époque, de vêtements très 1978, et de voitures larges comme des navires. Malgré son impardonnable attitude envers ses acteurs, actrices, et travailleurs de plateau, David O.Russell, a réussi à nous rendre sympathiques ces manipulateurs, menteurs et tricheurs.
En 2013, 3 ans avant le maitre en la matière comme président, aux États-Unis.
La fin est formidable. Et nous rappelle que les É-U ont été bâti souvent à coups de magnifiques impostures.
Comme les 1,2 millions d'électeurs du Texas (6% des voteurs de l'État) aux inclinaisons démocrates, qui ne savent pas tous encore que leur droit de vote aux élections de mi-mandat sera nettement plus compliqué à appliquer aux élections de mi-mandat si ils ne réagissent pas tout de suite.
Un brillant démocrate, toutefois beaucoup trop pieux, mène par 6 pts. C'est peut-être ce 1,2 qui suffira à garder le syndicat du crime au pouvoir dans cet état, en Novembre.

