Lire c'est aspirer à comprendre l'univers des autres. C'est s'ouvrir sur des mondes, des cultures, des modes de pensées, c'est confronter les siennes, faire connaissance avec des personnalités, des manière de faire, de réfléchir, c'est croiser des regards. C'est voir et comprendre des époques, des sociétés, des gens. C'est apprendre et découvrir, s'épanouir les sens, ou se salir la tête. C'est voyager à très peu de frais. C'est surfer sur le lyrisme d'un(e) autre, accepter de se calibrer la respiration sur le rythme d'un(e) autre.
Et respirer, c'est vivre.
MATHIEU de FRANÇOISE LORANGER.
Publié d'abord pour un concours qui sera annulé, déçue, Françoise verra quand même son unique livre publié, trois ans plus tard, dans un Québec pré-révolution tranquille, en 1949. Roma psychologique avant-gardiste qui explore la crise existentielle d'un jeune homme, le personnage titre, confronté au conformisme bourgeois Québécois. À travers une écriture sobre et analytique, l'oeuvre qui n'a pas d'âge, dissèque les thèmes de l'aliénation, de l'incommunicabilité et du poids des conventions familiales. Ce récit intimiste, centré sur la quête d'identité du protagoniste demeure d'une grande modernité par sa finesse psychologique et son refus du manichéisme.
C'est un moment charnière de l'histoire de la littérature québécoise. On qualifiait cette période, à tort et à travers "la grande noirceur". L'ouvrage étonne par son ton sa structure. Alors que le roman du terroir commence à s'essouffler, Loranger propose une oeuvre résolument urbaine et psychologique. L'auteure, qui s'illustrera par la suite au théâtre et sera au bon moment, parmi les plumes de la naissante télévision (1952), pose ici les bases d'une critique sociale feutrée, mais implacable. Elle refuse les structures narratives moralisatrices de son époque pour se concentrer sur l'intériorité humaine. Mathieu n'est pas un roman d'action, c'est le portrait, c'est le portrait d'une stagnation étouffante et d'un désir viscéral d'émancipation. C'est le portrait d'un homme en rupture. Profondément insatisfait de son existence, issu d'un milieu bourgeois rigide, Mathieu n'arrive pas à se fondre dans le moule que sa famille et la société ont coulé pour lui. Il refuse de tricher avec ses sentiments, mais cette quête d'absolu et de vérité le condamne à un isolement presque total. Mathieu souffre d'un mal de vivre qui préfigure l'existentialisme littéraire. Il observe sa propre vie comme un spectateur étranger , incapable d'adhérer aux rituels sociaux qui l'entourent. Son attitude oscillant entre la léthargie et la révolte intérieure en fait une figure typique du héros "problématique", incapable de se satisfaire du confort matériel au détriment de sa liberté spirituelle. Il y a omniprésence du carcan familial. Au coeur du roman, se trouve l'analyse chirurgicale des dynamiques familiales. Chez Loranger, la famille n'est pas un refuge, mais le premier lieu de l'aliénation. Les relations y sont régies par les non-dits, le chantage affectif et le superficiel souci constant du "qu'en dira-t-on ?". Chaque membre de l'entourage de Mathieu incarne une facette de ce piège en or. Les figures d'autorité maintiennent l'ordre établi de manière conservatrice et font respecter les traditions par peur du vide. Les complaisants acceptent de sacrifier leur authenticité pour obtenir la paix et la reconnaissance sociale. L'auteure excelle à décortiquer ces conversations de salon où les phrases assassines sont prononcées avec le sourire, et où chaque tentative d'affirmation de soi est perçue comme une trahison ou une excentricité. Mathieu est une oeuvre majeure sur le thème de l'incommunicabilité. L'impossibilité de communiquer. Les personnages parlent beaucoup mais ne disent rien. Le dialogue sert de façade pour cacher les fêlures plutôt que de pont pour lier les êtres.Le drame de Mathieu réside dans cette solitude partagée. Même lorsqu'il tente d'exprimer son désarroi à ceux qui l'entourent, ses mots se heurtent à un mur d'incompréhension ou d'indifférence. Cette possibilité de traduire son monde intérieur en langage socialement acceptable engendre chez lui une profonde amertume et une paralysie de l'action. Il y a esthétique de l'intériorité.
Sur le plan formel, Françoise Loranger utilise une prose dépouillée, presque clinique. Le style épouse le rythme des pensées du protagoniste. L'auteure alterne habilement entre les scènes de groupe, où la tension sociale est palpable, et le long monologues intérieurs où Mathieu tente de démêler le fil de ses angoisses. Le décor du roman , principalement clos (comme des salons ou des chambres, très Franny & Zooey) accentue l'effet de claustrophobie. La ville elle-même semble oppressante. Renforçant l'idée que le personnage est pris au piège d'un labyrinthe dont il cherche désespérément la sortie sans savoir si elle existe.Bien que l'intrigue soit strictement centrée sur le drame individuel de Mathieu, le roman possède une forte portée sociologique. Il annonce dix ans à l'avance, les tiraillements qui mèneront à la révolution tranquille au Québec. À travers la crise de Mathieu, c'est toute une génération qui exprime son refus du dogmatisme, de l'hypocrisie cléricale et bourgeoise, et du poids des traditions paralysantes. Le livre témoigne d'un monde qui bascule, où les anciennes certitudes ne suffisent plus à guider les individus, mais où les nouvelles valeurs n'ont pas encore été formulées.
Mathieu mérite d'être redécouvert pour la modernité de son propos alors qu'on se prépare à voter, au Québec, entre 4 partis tristement conservateurs. La quête d'authenticité du personnage principale peut encore faire écho de nos jours. La pression du succès populaire est encore entier. Françoise Loranger a signé un roman, un seul, d'une grande lucidité psychologique. Qui évite les pièges des explications faciles. Qui n'offre pas de réponses autant que de portes à franchir. Qui pour certain(e)s seront des fenêtres à l'étage.
L'humain est complexe. Françoise l'exprime fameusement bien.