Il y a de ses visages qui capturent instantanément la lumière d'un écran, non pas par la force d'un glamour standardisé, mais par l'intensité d'un regard. Anton Yelchin était de cette race d'acteurs. Un esprit vieux dans un corps de jeune homme, une sensibilité à fleur de peau et une curiosité intellectuelle insatiable. En l'espace d'une quinzaine d'années de carrière, il a laissé une empreinte indélébile sur le cinéma indépendant et les superproductions hollywoodiennes. Acteur, Musicien, photographe, il incarnait l'essence même de l'artiste total, foudroyé en pleine ascension.
Né à Leningrad, en mars 1989, un an jour pour jour après ma rupture d'avec mon premier grand amour de ma jeune vie d'alors 17 ans, Anton grandit dans l'exil et l'espoir. Ses deux parents, Irina et Viktor sont patineurs artistiques de haut niveau, stars du ballet sur glace de Leningrad (aujourd'hui St-Petersbourg). Juifs en Union Soviétique, ses parents subissent les pressions et les discriminations du régime communiste. Alors qu'Anton n'a que 6 mois, ils obtiennent le statut de réfugiés politiques et s'envolent pour les États-Unis. C'est à Los Angeles que le jeune garçon grandit, baigné dans une culture du travail, du sacrifice, de la discipline et de l'art, tel que ses parents en ont hérité et lui apprennent. Très tôt, Anton refuse de suivre la voie parentale sur la glace. Il sera toujours bon patineur, mais se découvre une passion dévorante pour le jeu d'acteur. Dès ses 9 ans, il court les auditions. Sa formation est faite à l'instinct. Mais son talent est réel et remarqué. Il possède une maturité désarmante pour son jeune âge. Une capacité à comprendre la détresse humaine qui saute aux yeux des directeurs d'agence.Le public le découvre véritablement au début des années 2000. À seulement 12 ans, il donne la réplique à Anthony Hopkins dans Hearts in Atlantis. Sa performance lui vaut des critiques dithyrambiques. Hopkins lui-même est impressionné par le professionnalisme de ce gamin qui passe ses pauses à lire de la grande littérature. Comme Dostoievsky.
Yelchin enchaine les rôles à la télévision. E.R. et FBI: Without a Trace o-nt beaucoup de succès. Il s'impose aussi dans la série Huff, où il incarne un adolescent complexe. Mais c'est le cinéma indépendant qui deviendra son terrain de jeu préféré. En 2006, il tourne pour Nick Cassavettes où il y livre une prestation bouleversante en incarnant Zack Mazursky, un adolescent kidnappé et pris au piège d'une spirale de violence qui le dépasse. Sa performance, un mélange de candeur et de terreur sourde, crève l'écran et confirme qu'il n'est pas qu'un simple jeune acteur, mais un comédien majeur en devenir.L'année suivante, il incarne Charlie Bartlett dans le film du même nom, une comédie dramatique dans le milieu étudiant scolaire, où il insuffle une énergie débordante, un charme névrosé à la Ferris Bueller moderne, face à un Robert Downey Jr impérial. Yelchin a ce don rare: il rend ses personnages immédiatement attachants, humains, faillibles.
Le tournant grand public s'opère en 2009. Hollywood réalise que la magnétisme de Yelchin peut porter de grandes franchises. J.J.Abrams lui confie le rôle iconique de Pavel Chekov dans la refonte de Star Trek. Avec son accent russe à couper au couteau (clin d'oeil affectueux à ses propres origines) et son énergie juvénile, il apporte une fraicheur indispensable au vaisseau Enterprise. Le film est un triomphe financier planétaire. La même année, il incarne le jeune Kyle Reese dans Terminator Renaissance aux côtés de Christian Bale. Reprendre un rôle qui avait tant marqué les esprits aurait pu intimider bien de jeunes acteurs, mais Anton y apporte une intensité brute, presque animale, qui rappelle la performance originale de Micheal Biehn tout en y injectant sa propre urgence dramatique. En 2 films, Yelchin est devenu un visage connu du cinéma mondial. Pourtant, malgré le chant des sirènes de grands studios, Yelchin refuse de s'enfermer dans le costume de la star d'Hollywood. Il retourne constamment à ses premières amours: le cinéma d'auteur, les projets risqués, les vidéos, les rôles sombres et exigeants. On le voit entre autre dans le magnifique et mélancolique Like Crazy, un film largement improvisé sur les douleurs d'une relation à distance, qui remporte le Grand Prix du Jury au Festival du Film de Sundance. Sa chimie avec Felicity Jones y est saisissante de réalisme. Il tourne aussi pour Jim Jarmush, y explore l'amour punk, plonge dans la claustrophobie avec Green Room et prête sa voix à la série d'animation de Guillermo Del Toro, Trollhunters; Tales of Arcadia.Quand il ne joue pas, il gratte la guitare dans le groupe punk The Hammerheads. Il se passionne surtout pour la photographie argentique. Armé de son Leica , il arpente les bas fonds de Los Angeles, capturant des images provocantes, intimistes, souvent sombres, des images influencées par le cinéma d'auteur européen et la littérature surréaliste. Une facette de son oeuvre qui sera saluée par des expositions (posthumes).
Un secret qu'il gardait pour lui afin de ne pas affecter sa carrière et qui encourageait son sentiment d'urgence à vivre, était qu'il souffrait de mucoviscidose. Maladie génétique rare, incurable.
À 27 ans, Anton fait partie de cette génération dorée d'acteurs en pleine ascension dont l'avenir semble illimité. Il s'apprête a passer lui-même derrière la caméra afin de tourner comme réalisateur le troisième film de la refonte des Star Trek. Le film aura le temps de voir le jour. Rien ne semble l'arrêter. Mais une nuit d'une banalité affligeante vient freiner tout ça.
Il se prépare à aller rejoindre des ami(e)s pour une répétition de théâtre. Il quitte sa maison de Studio City à Los Angeles, monte dans sa voiture, une Jeep Grand Cherokee et descend l'allée escarpée de sa propriété. Se rendant compte qu'il a oublié quelque chose ou voulant vérifier son courrier, il immobilise son véhicule, enfin pense le faire. mais le Jeep recule lentement et prend de la vitesse dans la descente prenant l'acteur par surprise et le coinçant entre le pare-choc et un pilier de brique qui lui coupe le souffle et l'empêche de crier à l'aide. Il agonise ainsi on ne sait combien de temps.
Ses ami(e)s, ne le voyant pas arriver, vont chez lui vers 1h00 du matin, pour le découvrir mort. Étouffé par sa propre voiture. Le médecin légiste dira qu'il n'aura pris que moins d'une minute à vivre après avoir été coincé. Décédé par asphyxie traumatique par compression. Le modèle de voiture sera en cause, son système de stationnement ne rendant pas clair le moment où la voiture est stationné pour vrai. Ses parents poursuivront Chrysler/Fiat avec succès, un arrangement est fait hors cour.
Cet absurde drame est arrivé aujourd'hui, il y a 10 ans.
Un documentaire et des séries d'hommages ont plu par la suite autour de ce jeune talent parti trop vite.