Une belle année pour moi. J'avais 17 ans. J'ai eu la plus belle adolescence sur terre. Chanceux je suis, je sais.
À la fin de l'été de cette année là, des gens qui pour qui tout allait aussi bien, sinon mieux, étaient la formation musicale Sonic Youth et le rappeur LL Cool J.
Les premiers avaient, en octobre 1988, lancé l'album qui les rendrait riches et ils avaient fait le tour du monde en tournée. Celle-ci allait les mener jusqu'en Asie et en Océanie, en passant par l'Europe de l'Ouest, le bloc de l'Est, L'URSS et les Amériques. Un passage mémorable à Kyiv avait été enregistré et le band l'a fait produire et distribué en DVD en 2022, en support ouvert à l'Ukraine, victime des terroristes Russes depuis 2022. Sonic Youth, c'était le noise de NY. LL Cool J avait lancé, en juin 1989, son très anticipé 3e album, Walking With a Panther. Malgré les excellentes ventes de cet album qui atteindrait le #6 des palmarès des États-Unis, la communauté hip hop, qui voyait en lui un porte-étendard du genre relativement nouveau dans les radios, critiquerait les choix de ce disque, plus orienté vers la pop et la ballade. Les fans aussi. Au point que sur scène, en spectacle pour amasser des fonds pour la mort injustifiable de Yusef Hawkins, et pour les regroupement voulant enrayer le racisme, il serait hué pour sa sortie de la scène, à l'Apollo Theater. Accusé par ses fans d'être un vendu.En septembre, le magazine musical Spin, allait publier un article de Kim Gordon, bassiste/guitariste, bidouilleuse et chanteuse de Sonic Youth. Interviewant LL Cool J, dans son but avoué de vouloir avoir une perspective de l'intérieur de l'univers mâle du hip hop, du rôle des femmes dans cette jungle et du féminisme en général. Une mission naïve dira-t-elle avec le temps, mais en 1989, si j'ai 17 ans, elle n'en a que 36 et LL Cool J, 15 ans de moins qu'elle. 21. Si Kim bosse dans la musique depuis 1981 et a 5 albums avec son band et deux autres qui s'en viennent, LL ne le fait que depuis 1984 et a lancé son 3e au printemps. Et il est sur la défensive quand à la réception de ses fans. Le résultat de la rencontre sera assez drôle et inconfortable, comme les artistes aiment bien nous bouleverser. Cringe comme diraient les Chinois. Kim, dont le band signait maintenant avec une étiquette majeure suite au succès de la dernière année, avait un faible pour les panthères noires, avait beaucoup aimé le premier disque de LL Cool J, produit alors par Rick Rubin. Elle disait que cet album était probablement le premier à lui faire écouter et aimer le rap. Son vidéo préféré était aussi un clip de LL Cool J qui se moquait de l'esthétique de la jeune Californienne du Sud blanche-sexy, elle qui avait été élevée dans le secteur, enfant, et qui s'y reconnaissait. L'entourage de LL Cool J ne comprenait pas comment une membre de Sonic Youth pouvait s'intéresser à eux et avait accepté l'entrevue. Pendant un break de pratique de tournée de LL Cool J.Kim était nerveuse après l'avoir vu si à l'aise chez Arsenio Hall, et ne se sentait tellement pas cool.Laissez-moi rire, Kim Gordon ? pas cool ? Tout le monde s'entendait, vers la fin des années 80 et jusqu'au milieu des années 90, pour dire que quand Gordon entrait dans une pièce, plus personne n'était cool, sauf elle. Les danseurs et danseuses étaient en pause et parmi elles, Rosie Perez, bientôt aussi dans un film de Spike Lee. Kim avait commencé l'entrevue en lui faisant signer sa copie de disque comme une vraie fan. LL Cool J s'amusait de la blanche aux cheveux javelisés blonds. Elle lui avait aussi donné une copie de The Whitey Album, un projet parallèle avec Mike Watt.
On a parlé voitures, on a parlé band punks comprenant des membres des Beastie Boys, The Necros, que LL Cool J a lu comme étant The "mot péjoratif avec un N". C'était léger jusqu'à ce qu'elle lui parle des Femmes dans le hip hop, de leur fans, et des Femmes. De l'objectification et de l'hypersexualisationde celles-ci. Et là, l'inconfort a pris sa place. Comme une guitare stridente de Sonic Youth au coeur d'une harmonie lyrique.
Elle lui a demandé si les femmes objectifiées dans ses clips, avec lui, leur copains dans la vraie vie, leurs maris, si ils ne viraient pas fous de les voir prétendre se livrer à lui ? sexuellement ? LL a dit que ce n'était pas son problème et que les hommes devaient avoir le contrôle sur leurs Femmes. Elle a plongé dans sa misogynie en demandant si il y avait des sex symbols féminins auxquels il arrivait à s'identifier. LL avait répondu, "Oui, tous les jours, celles que je croise sur le chemin du travail".Kim avait trouvé tout à fait ridicule de sa part de penser qu'elle avait pu croire qu'ils avaient quelque chose en commun. Elle avait tenté de faire sortir l'humour dans son entrevue, en se moquant d'elle-même, mais n'était pas convaincue que ça avait marché. Ça sentait l'échec.
Ce qui a marché toutefois, c'est une chanson qu'elle avait composée, inspiré de ce mariage improbable, où elle avait fait un collage sonore tout à fait clin d'oeil à LL Cool J, sur le nouvel album de Sonic Youth, avec même une voix de rappeur d'intégrée, celle de Chuck D de Public Enemy. Elle avait réussi à faire de cette désastreuse entrevue, quelque chose d'élégamment tourné en oeuvre d'art plus large que la somme des morceaux qui la composaient. Reprenant le titre de son album, ajoutant une partie de son nom d'artiste dans le titre de la chanson, mais avec un "K" comme dans striKeout, ou Kool-aid, et ajoutait comme letimotiv vocal, I don't think so, comme LL sur Going Back To Cali.
C'était une sorte de blague à ses propre dépens, une manière de lui dire "on peut quand même rester amis, LL Cool J" ce que les filles ont été conditionnées toutes leurs vies de prétendre quand elles veulent vraiment dire: Fuck You.
Punk à l'os.
Amis ?
I don't think so...