Chaque après-midi, entre 15h37 et une heure plus tard, je suis accueilli à la maison, à mon retour du travail, par les deux chats qui me collent comme deux chiens ayant perdu leur maitre. Ça ronronne, ça pousse fort sur ma main qui les flatte, ça s'impose sur mon clavier quand j'écris, ça perd ses poils qui me remplissent la gorge sans que je m'en aperçoives complètement et me forcent à boire, ça suit ma main agressivement, la patte en l'air pour ramener cette main qui fuit, vers eux, et ainsi les reflatter comme ils le voudraient. Ils affectionnent particulièrement quand je leur gratte les deux côtés du nez (les yeux, qu'ils ferment) en poussant si fort que parfois, d'un de leurs crocs, ils me transpercent la peau d'une main. Le ronron est fort. La dépendance, absolue. Si je me lève, on me suit comme une ombre là où je vais.
On dit que les chats sentent notre absence quand nos odeurs n'y sont plus tellement. Et quand les stimulis se font rares. Les laisser seuls un week-end peu leur faire croire à un abandon total d'une semaine si on a pas laissé du linge comprenant nos odeurs trainer, ou une vidéo d'oiseaux sur une télé hors d'atteinte pour eux. Ce, à quoi on fait attention lors d'absence prolongée. (plus de 2 jours, on fait venir quelqu'un pour s'en occuper toutefois)
Mais là, trahison de leur confiance j'allais faire.
Habituellement, on coupe nous-même leurs noeuds. Mais là, c'est devenu infaisable, les noeuds sont trop gros, et trop près de la peau, on a peur de les blesser, on est pas des pros. J'ai donc pris rendez-vous, avec des pros. Comme d'habitude, à mon retour du travail, ils m'attendaient tous deux avec un surplus d'attention réclamée, comme si il savaient qu'ils devaient être réconfortés tout de suite. Ils étaient si chaleureux, si colleux, ça me troublait. Inspiré par un ballado qui m'expliquait l'histoire autour du disque enregistré en spectacle Allman Brothers's Band At Filmore East, j'écoutais cet album, un peu mélancolique.
Ils étaient là, tous deux, ronronnant comme les plus charmantes tondeuses félines, la garde complètement baissée, les deux couchés sur le dos. Elle sur le divan à me côtés, lui sur la table de la cuisine, après avoir flirté avec l'idée de manger le bouquet improvisés de fleurs du terrain derrière, bouquet qui commençait de toute manière à atteindre sa fin de vie. Moi, adulte vilain, j'allais briser cette confiance qu'ils misaient en moi pour les encager et les amener à la tonte.
J'ai eu une idée. Je devais trimer ma barbe de toute manière. Montant me l'ajuster au cutter, les deux chats m'ont bien entendu suivis, ronronnant toujours, et m'ont regardé me raser avec ce son qu'ils entendraient aussi bientôt, pas mal plus stressé(e)s. Je leur parlais et les réconfortais de caresses et gratouilles, là où ils ne se rendent pas, au son d'un rasoir. Afin d'associer plaisir et son de rasoir. Stratégie tout à fait personnelle. Ile ne me laisseraient très certainement pas assister à tout ça.
Me préparant mentalement à les traumatiser, avec le Allman Brothers Band comme trame sonore, j'ai sorti les deux cages du garage et les posées au sol. Encore indécis si je sortais par la porte de côté du garage ou par la porte de devant. Pour ajouter au traumatisme, un orage sévissait et un déluge intense versait dans le diluvien. J'allais les sortir là-dedans ? Non mais ! Aidez-moi un peu là-haut !Ils m'ont suivi dans le garage, ont vu les cages, ont ralenti le pas, ont semblé réfléchir sur les deux formes rectangulaires qui leur rappelaient vaguement quelque chose. Mais qui ne leur rappelaient pas assez. La dernière fois qu'ils étaient allés dedans, ils étaient beaucoup plus jeunes, et en étaient revenus avec des cônes autour du cou, beaucoup plus traumatisants que les cages. Ils avaient retenus les cônes, mais pas les cages. Car peu de temps après, ils baissaient tous les deux leurs gardes, dans le salon et la table de cuisine adjacente avec les photos 2 et 3 que j'ai prises d'eux que vous voyez plus haut. Quand ma fille est revenue de son stage à l'hôpital, elle m'a aidé à les pousser dans la cage, ce qui a été beaucoup moins difficiles qu'anticipé. Mais une fois en dedans, la panique de Madame et les miaulements incessants qui offraient des sons jamais entendus. Les sons de la peur. On s'est mis tous les deux à leur parler et à dire n'importe quoi. Pour les calmer. Nos voix. Pour les rassurer. Des voix probablement flûtées. Comme eux, on aimait rien du moment. Malibu, la femelle, et la plus mottonnée, paniquait plus que son petit frère noir, Poncho. On avait seulement 3 minutes de voitures à faire, mais ça a paru très long meublé de leurs miaulements aux sons discordants. Punkee et moi ne cessions de tenter de les rassurer. En vain. Ça miaulait de manière impressionnante. Cauchemardesque.Quand on y est arrivé (littéralement 3 minutes plus tard) on remarquait que c'était d'abord un endroit pour les chiens et oui, aussi des fois, les chats. Mais c'était discriminatoire en faveur des chiens. Leur affiche montrait CHIENS en gros et chats . En petit. C'était jeudi, au moment du violent déluge de pluie en deux temps. Triple stress pour les chats et leurs proprios.
Effectivement, ils ne nous laissent pas assister à leur art de tonte. Ce serait trop con de se faire laisser regarder travailler au risque même de se faire dire "NON! elle aime pas ça...faites pas ça comme ça..."
Faites pas ça comme ça.
Y a -t-il pire chose à dire à celle ou celui qui fait son travail. Qu'on ne connait pas nous-même?
"Mais je connais mon chat Madame!"
Voyez le genre de situations idiotes dans lesquelles on serait plongés ? J'ai donc laissé les deux chats qui ont aussitôt cessé de miauler pour entrer en transe mentale quand des chiens les ont accueillis de jappements et d'odeurs, dès leur entrée.
Suis reparti avec Punkee, le coeur gros. On aime pas traumatiser nos chats.Je suis allé faire quelques commissions avec Punkee, le temps de le tuer.
Tuer le temps. Pas les chats.
Ils nous ont rappelés. Les tondeurs, pas les chats non plus.
Seule Malibu a été tondue car infaisable autrement. Elle a quand même de belle bottes de poils. Pour Poncho, on a eu qu'à le brosser et tout était dénoué. Choquant de donner de l'argent pour quelque chose que...enfin...c'était pour nos royautés félines.
Mais à la maison, Poncho ne reconnaissait plus sa soeur. Il ne l'a pas reniée, n'a ni craché dessus (ce que sa soeur aurait fait contre lui et a fait plusieurs fois, quand il revenait de fugues à l'extérieur et sentait le "dehors") mais il se tenait à distance. Prudent.Et Malibu s'est sentie...différente.
Ils ont tous deux mangé du manger mou et elle a choisit d'aller se cacher au sous-sol.
J'ai terminé l'écoute du Allman Brother Band At Fillmore East.
Ravi de l'oreille, mélancolique des yeux. J'ai flatté le poil de Poncho et flatté la peau de Malibu. Quand elle est sortie de son boudage.
Nous sommes pardonnés.Les ronrons sont revenus. Malgré le regard de tigre qu'elle lance ici. Fachi fachi à manger.
La confiance est aussi revenue. Malibu a dormi aux pieds de Punkee la nuit suivante. Poncho aux pieds des miens.
Ils avaient besoin de proximité avec nous. Les pauvres ti-minous.