lundi 2 mars 2026

Cinéma Paradiso*************************Mourir à Tue-Tête d'Anne-Claire Poirier

Chaque mois, dans ses 10 premiers jours, tout comme je le fais pour la littérature (dans ses 10 derniers) et tout comme je le fais pour la musique ( vers le milieu) je vous parle de l'une de mes 3 immenses passions: Le cinéma !

Je l'ai surconsommé, le surconsomme toujours, l'ai étudié, en fût diplômé universitaire et école privée, y ai travaillé, en fût récompensé, en suis sorti, mais le cinéma n'est jamais sorti de ma personne. 

Je vous parles d'un film qui m'a marqué par son histoire, ses interprètes, sa réalisation, sa cinématographie, son sujet, son traitement, sa trame sonore, son audace, bref, je vous parle d'un film dont j'ai aimé pas mal tous les choix. Je vous parle, cinéma. 

MOURIR À TUE-TÊTE d'Anne-Claire Poirier.

Entre le 24 avril 1978 et le 31 août, on tourne ce dur film de l'ancienne monteuse de Claude Jutra, Anne-Claire Poirier. Le film, en 1979, sera reçu comme un choc. Rarement, sinon jamais, un film québécois aura abordé la question du viol avec une telle frontalité, et surtout, avec une telle conscience politique. ACP ne cherche ni le sensationnel, ni le mélodrame: elle construit une oeuvre qui interroge la représentation même de la violence faite aux femmes. 

Le film raconte l'agression de Suzanne, (incarnée par Julie Vincent) jeune femme violée par un homme (dérangeant Germain Houde). Mais le récit ne s'en tient pas au fait divers. Il est construit en mise en abyme: on voit à la fois la tragique histoire de Suzanne et une équipe de cinéma, en parallèle, en train de la reconstituer. Cette structure est essentielle. Elle a été pensée par les scénaristes Marthe Blackburn et Poirier pour empêcher le spectateur de consommer la violence des images, comme un spectacle. Poirier brise l'illusion, nous rappelle constamment que montrer un viol, Gaspar Noé, n'est jamais neutre. 

À la fin des années 70, le sujet est encore largement tabou. Le viol est souvent minimisé, relativisé, ou présenté  comme un drame individuel. Anne-Claire, au contraire, le traite comme un phénomène social et systémique. Elle montre l'humiliation, la brutalité, la perte de repères. Mais elle montre aussi l'indifférence, les mécanismes de culpabilisation, la difficulté d'en parler. Ce n'est pas seulement l'acte qui est dénoncé, mais tout l'environnement qui l'entoure. 

La mise en scène est austère, presque clinique. Il n'y a pas musique manipulatrice, pas d'esthétisation. Les scènes sont longues, parfois très difficiles à soutenir. Cette dureté est volontaire Poirier refuse la catharsis confortable. Elle veut que le spectateur reste dans l'inconfort, dans la confrontation. Le film ne cherche pas à plaire; il chercher à éveiller.

La dimension réflexive est peut-être son apport le plus moderne. En montrant l'équipe de tournage, Poirier pose une question vertigineuse: Comment représenter la violence sans la reproduire symboliquement ? Comment filmer un corps agressé sans participer à sa mise en objet ? Ce questionnement anticipe des débats qui deviendront centraux des décennies plus tard, notamment autour du regard masculin et de l'éthique de la représentation.

Dans ce sens, ce merveilleux titre, Mourir à Tue-Tête, n'est pas seulement un film sur le viol. C'est un film sur le cinéma. ACP se place elle-même dans le cadre, s'expose comme réalisatrice. Elle ne se met pas à distance; elle assume sa responsabilité. Cette présence brise la hiérarchie traditionnelle entre créateur et sujet. Elle affirme que filmer est un acte politique. Que le cinéma n'est que choix. 

La réception du film a été accueilli, l'est toujours, avec un compréhensible inconfort. Le film le provoque. Certains l'ont jugé trop dur. Trop frontal. D'autres ont salué le courage et son importance. Avec le recul, il apparaît comme une oeuvre fondatrice du cinéma féministe québécois. Il ne se contente pas de représenter une victime; il interroge la manière dont la société regarde les victimes.

Il est difficile de ne pas relier ce film à l'ensemble de l'oeuvre d'Anne-Claire Poirier. Elle a souvent abordé des sujets lourds, avec peu d'humour, intimes, collectifs. Plus tard dans sa carrière, avec Tu as Crié Let Me Go, elle confrontera une douleur personnelle indicible : la mort de sa fille de 26 ans. Qui en a 10, en 1979. On retrouve la même exigence, la même volonté de transformer la souffrance en réflexion. 

Mourir à Tue-Tête reste aujourd'hui d'une actualité troublante. Les débats sur le consentement, la culture du viol, la parole des survivantes résonnent fortement dans l'actualité de 2026. Ce film de 1979 en soulignait déjà les manques de considérations. Ça devient frappant de voir que ACP avait saisi les enjeux de pouvoir et de silence. 

Il ne s'agit pas d'un film "aimable". Il ne cherche pas l'émotion facile. Il laisse plutôt une trace, une tension. Il demande au spectateur de prendre position. En cela, il demeure une oeuvre essentielle, non seulement pour le cinéma québécois, mais pour toute réflexion sur la représentation de la violence et la place des Femmes, avec un F majuscule, à l'écran.   

Julie Vincent y fait un travail d'humilité remarquable. German Houde a eu peur pour sa carrière, de crainte de paraitre trop convainquant dans son rôle d'agresseur. Paul Savoie, Monique Miller, Micheline Lanctôt, (ces deux dernières dans les rôles de réalisatrice et monteuse se questionnant) Michelle Mercure, Muriel Dutil, Léo Munger, Louise Portal, Luce Guilbeault, Christine Raymond, Julie Morand, Pierre Gobeil, la voix de Jean-Pierre Masson et André Pagé participent aussi au film.

Le film est bouleversant. 

Mi documentaire, mi fiction, le film est québécois jusque dans la formule de tournage.

Solide cinématographique amalgame. Si je me rappelle bien, notre prof de cinéma au CEGEP avait commencé son année scolaire en nous montrant ceci. Commencer d'un coup grand coup de poing.

Difficile de faire plus québécois dans la forme qui effleure le cinéma-vérité. 

Anne-Claire Poirier, solide femme, aura 94 ans, début juin prochain.

Si la santé se garde de son côté. 

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