vendredi 24 juillet 2026

Oliver Theophilus Jones (1934-2026)

Né le 11 septembre 1934, Oliver Theophilus Jones grandit à Montréal au sein d'une famille d'origine barbadienne. Le quartier de sa jeunesse, dans lequel j'ai aussi habité et l'ai croisé sur un un banc, un été, bien entouré d'admirateurs, à une époque sans téléphones cellulaire, la Petite Bourgogne, est alors véritable épicentre de la communauté noire de Montréal. Souvent surnommé le "Harlem du Nord" en raison de son effervescence artistique et ses nombreux clubs, son génie musical s'y épanouira.

Dès ses 3 ans, le précoce Oliver est capable de rejouer au piano ce qu'il vient d'entendre. Si bien qu'à 5 ans, il donne sa première performance publique, dans l'église Union United Church, sur la Delisle, à Montréal. Institution religieuse et culturelle majeure pour la communauté noire afro-descendante locale. À 9 ans, le jeune garçon se produit déjà de façon régulière dans des cabarets montréalais, notamment au célèbre Café St-Michel. 

Dans ses premières années de scène, il développe un numéro d'attraction visuel saisissant. Qui le prive, justement, de la vue. Il se bande les yeux sur scène et joue ainsi, sans regarder les touches du clavier ou lire la musique. Alors svelte, il exécute aussi le grand écart sous le piano tout en réussissant à continuer à frapper les touches, ou recouvre d'un drap le clavier pour jouer à l'aveugle par dessus. Ce sens inné du spectacle ne le quittera jamais. Bien que sa trajectoire s'orient rapidement vers une rigueur technique absolue. 

Oliver est indissociable de la famille d'Oscar Peterson. Dès ses 8 ans, Il commence à plus sérieusement étudier le piano classique sous la direction de Daisy Peterson Sweeney, une pédagogue légendaire de la Petite-Bourgogne. Elle a également formé son propre frère, Oscar. qui serait lui aussi un des grands pianistes de l'histoire du Jazz local et international. Daisy transmettra une discipline de fer à Jones (aucun lien de parenté, je n'ai pas le privilège d'avoir la peau noire, foncée autochtone, mais pas noire) et des bases classiques impeccables, indispensables pour structurer son style futur. Oscar Peterson devient quant à lui son idole et son mentor. Son grand frère spirituel et son repère technique. Tout au long de sa vie, Oliver Jones gardera une profonde humilité face à ce grand maître, affirmant souvent à quel point l'ombre bienveillante d'Oscar l'avait poussé à se dépasser sans cesse pour parfaire son propre art. 

Malgré un don évident pour le jazz, les opportunités économiques au Québec restent limitées au milieu du XXe siècle pour les musiciens à la peau noire. Oliver commence sa carrière professionnelle en naviguant à travers plusieurs genres musicaux. Il tourne d'abord en province avec la formation musicale Bandwagon, puis des choix qui vont l'éloigner du jazz pur pendant près de deux décennies. 

En 1964, il accepte le poste de directeur musical pour le chanteur calypso jamaïcain Kenny Hamilton. Basé principalement au chaud, à Porto Rico, qui le pleure aussi, depuis mercredi, Jones voyage intensément à travers la région des Caraïbes et les États-Unis. Pendant 16 ans, il peaufine son art de la scène, arrange des morceaux de musique pop, de calypso et de variétés. Bien que cette période l'éloigne momentanément des circuits de jazz traditionnels, elle lui apporte une solide expérience de chef  d'orchestre, une polyvalence stylistique et une rythmique caribéenne subtile qui viendra enrichir son jeu futur. 

En 1980, nostalgique de sa ville natale et désireux de se consacrer enfin pleinement à son premier amour musical, Oliver Jones revient s'installer à Montréal. Ce retour marque le véritable acte de naissance de sa carrière de jazzman international, alors qu'il est déjà âge de 46 ans. Il s'associe immédiatement avec le contrebassiste Charlie Biddle, une autre figure incontournable de la scène locale. Ensemble, ils écument les clubs de la métropole et dynamisent les soirées de jazz montréalaises. Lorsque le célèbre club Chez Biddle (Biddles pour les habitués) ouvres ses portes au centre-ville, Oliver Jones en devient le pianiste en résidence de 1981 à 1986. C'est là que le public local s'en amourache vraiment. On adore son style véloce, swinguant et son doigté profondément habité. Il est indécrottable de son chez lui

Le tournant décisif vers une reconnaissance internationale s'opère grâce à sa rencontre avec le producteur Jim West, fondateur de la jeune maison de disques montréalaise Justin Time Records. Séduit instantanément par le génie d'Oliver, West décide le faire enregistrer. Cette collaboration donnera naissance à 25 albums. Sa musique traverse les frontières du monde entier. Il enregistrera avec des géants comme le contrebassiste Ray Brown, le batteur Ed Thigpen, le trompettiste Clark Terry ou les guitaristes Herb Ellis et Red Mitchell. Ses tournées l'amènent en Europe, en Afrique, en Asie. Dans les plus grands festivals du monde. Il sera des premières éditons du Festival de Jazz de Montréal, au début des années 80. Devient vite chouchou du public et figure emblématique du Festival. Ses concerts en plein air attirent les foules. Et dans les salles, font salle comble.  

Pour plusieurs Jones représente le mélange parfait d'excellence musicale universelle et accessibilité chaleureuse. C'est la première chose que je pense quand je le croise, dans les années 90, moi en patins à roues alignées, et lui, assis sur un band, l'été, jasant avec deux trois personnes, fans, ami(e)s ou les deux. Comme dans tous ses spectacles.

Toutes ouïes ouvertes à Oli.

En 1990, on lui remet le trophée Oscar-Peterson pour honore l'excellence dans la contribution exceptionnelle d'un musicien de jazz canadien. Il annonce une retraite en 1999, Mais reviendra sur sa décision quelques années plus tard. Il accepte la direction artistique de la section Jazz du Festival de Musique de Chambre de Montréal. En 2006, il sort de sa retraite discographique un premier album au titre à saveur ironique, One More Time, qui sera suivi de Second Time Around, deux ans plus tard. Pendant cette période, il se partage entre le Québec et la Floride, et offre une dizaine de spectacles ici et là, refusant de s'éloigner des rassemblements populaires et des touches d'ivoire qui l'ont rendu si célèbre. En 2016, il est aussi honoré au Festival de Jazz

En parallèle de tous ça, il enseigne la musique à l'Université Laurentienne, en Ontario, et accumule les distinctions personnelles, comme l'Ordre du Canada, l'Ordre National du Québec, l'Ordre de Montréal, est intronisé au Panthéon de la musique canadienne en 2003, reçoit le prix du Gouverneur Général pour les arts et spectacles en 2005, gagne multiples Junos et Félix, prix "Grammys" canadiens et Québécois respectivement, et en 2013, un timbre commémoratif à son effigie est émis par Postes Canada. 

Une immense murale à son effigie surplombe aujourd'hui les rues de son enfance dans la Petite Bourgogne. Rappelant par les yeux quotidiennement aux passants que nous sommes, l'impact indélébile de ce géant sur l'identité culturelle de Montréal. 

Qui nous as quitté mercredi dernier, à l'âge de 91 ans

Mais sa musique restera éternelle. 

Dans nos rues, nos coeurs, nos oreilles. 

Dans nos ruelles. 

Merci Oli !      

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