Lire c'est choisir de plonger dans l'univers d'un(e) autre. C'est accepter de confronter ses visions des choses, c'est changer la sienne. C'est s'ouvrir les sens, c'est apprendre, découvrir, s'émerveiller, voyager à peu de frais. C'est aussi accepter d'être calibré sur le rythme mental de quelqu'un d'autre que soi. C'est respirer autrement, parfois jusqu'à en perdre le souffle.
Et respirer, c'est vivre.
KLARA & THE SUN de Kazuo Ishiguro.
Publié en 2021, ce roman est le 8e du récipiendaire du Prix Nobel de Littérature de 2017 britannique, d'origine japonaise. Après le succès retentissant de Never Let Me Go, il retourne au genre de science-fiction dystopique. À travers ce récit d'une douceur mélancolique, il livre une fable philosophique poignante. L'oeuvre évite consciemment le piège des révélations fracassantes ou de l'action pure pour se concentrer sur les nuances psychologiques, éthiques et morales de notre condition humaine.
Avec un regard artificiel, mais profondément humain, le roman adopte une perspective unique en confiant sa narration à Klara, une amie créée par l'intelligence artificielle, une IA de pointe. Depuis la vitrine de son magasin, Klara observe le monde extérieur avec une curiosité scientifique mêlée d'une naïveté touchante. Elle n'est pas une simple machine; elle possède une capacité d'observation hors du commun et une empathie surdéveloppée. Contrairement aux autres modèles de sa génération, Klara cherche constamment à décoder les comportements des passants. Elle tente de comprendre la colère, la joie, et surtout la solitude profonde des êtres humains, un mal universel qui semble ronger cette société toujours future.
L'intrigue bascule lorsque Klara est choisie par Josie, une adolescente de 14 ans à la santé fragile. Klara intègre alors la demeure familiale de Josie, située dans une campagne isolée. Dès lors, sa mission exclusive devient le bonheur, la protection et le bien-être de sa jeune propriétaire. Par cette cohabitation, Kazuo Ishiguro utilise le regard neutre et pur de l'androïde pour disséquer les non-dits, les angoisses et les espoirs secrets qui animent la cellule familiale de Josie, notamment les rapports complexes avec sa mère.
La dystopie est subtile et glaçante. Le génie de l'auteur réside dans sa manière de dépeindre l'univers futuriste du roman. Ishiguro refuse les longues descriptions techniques, l'exposition lourde ou les explications politiques explicites. Le lecteur doit reconstituer lui-même le casse-tête d'une société profondément fracturée à travers les yeux de Klara, qui ne comprend pas toujours la portée politique ou tragique de ce qu'elle voit.
On découvre ainsi un monde où le progrès technologique et la quête de performance absolue ont créé une nouvelle hiérarchie sociale. Les enfants subissent une opération d'optimisation génétique appelée le "rehaussement" (le lifting) . Ceux qui réussissent intègrent l'élite universitaire et professionnelle. Ceux qui ne la subissent pas, ou chez qui l'opération échoue, se retrouvent marginalisés, exclus du système et privés d'avenir. C'est par exemple le cas de Rick, le voisin et ami d'enfance de Josie, qui doit naviguer dans ce monde en tant qu'adolescent "non rehaussé". Le livre force le questionnement de la sélection génétique, l'éthique sur les dérives transhumanistes d'une société obsédée par la réussite et le rendement économique. Pour Klara, qui fonctionne intégralement à l'énergie solaire, le Soleil n'est pas un simple astre ou une source de carburant. Elle lui voue un culte quasi divin, le percevant comme une entité consciente, bienveillante, capable de ressentir des émotions et d'accomplir des miracles. Constatant la dégradation de la santé de Josie, Klara développe une foi inébranlable. Elle est persuadée que le Soleil peut, "par sa grande bonté" guérir l'adolescente si on sait lui adresser les bonnes prières et lui offrir des véritables sacrifices personnels. Cette quête spirituelle menée par une IA inverse les rôles habituels de la science-fiction classique. Dans ce futur utltra-rationnel, technologique et cynique, la machine devient le seul être doué d'une foi pure, d'un altruisme absolu et d'un esprit de sacrifice. Face à elle, les humains apparaissent fragiles, calculateurs, égoïstes et désespérément seuls.Le roman explore en profondeur la solitude moderne. Dans ce monde hyperconnecté mais atomisé, les enfants n'ont plus d'écoles physiques; ils étudient à domicile via des écrans et leurs interactions sociales sont programmées lors de "réunions d'interaction" artificielles et guindées. Les Amis Artificiels (AA) sont littéralement achetés pour pallier le vide affectif causé par l'absence des parents actifs et l'isolement forcé des adolescents.
Ishiguro pose également la question centrale de l'identité : Existe-t-il quelque chose en nous de totalement unique, un coeur sacré que la science , les données ou le codage informatique ne pourront jamais reproduire ? Si une machine peut imiter parfaitement nos expressions, comprendre nos peines, apprendre nos habitudes et anticiper nos réactions, que reste-t-il de notre singularité humaine ? Les décisions de la mère de Josie poussent cette interrogation jusqu'à son paroxysme. Force le lecteur/la lectrice, à s'interroger sur la nature de l'amour et de la mémoire.Une écriture en retenue et en délicatesse, un style qui adopte le ton mesuré et poli de Klara sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Le livre invite à mesurer la fragilité de nos liens affectifs et à chérir ceux qu'on a. A accepter notre propre finitude, et à se demander ce que signifie fondamentalement aimer.
Le livre a été adapté en scénario de film par Taika Waititi et Dahvi Walter. Pour un film réalisé par Waititi qui avait aussi signé la réalisation (et joué Hitler) dans Jojo Rabbit. Un pari impossible fort réussi. Le film mettra en vedette Jena Ortega, Amy Adams, Mia Thiara, Aran Murphy, Natasha Lyonne, Steve Buscemi (Yéééééééé), Rachel House, Harry Greenwood et Sophia Bryant-Taukiri.
Sera lancé cette automne.
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