lundi 27 février 2017

À La Recherche Du Temps Perdu******Ocean Mer d'Alessandro Baricco

Lire c'est penser, prier, parler à un ami, l'écouter se confesser, exprimer ses idées, forger les siennes, écouter de la musique, suivre un rythme, vivre des moeurs adverses ou nouvelles, découvrir de nouveaux angles. Lire c'est marcher sur une plage de la vie en s'ouvrant sur le monde et les gens qui le compose. Lire c'est apprendre la vie par les yeux, par la tête et par le coeur, Lire c'est la vie des autres et la sienne aussi.

Chaque mois, vers la fin, je vous entretiens sur un livre dont le contenu m'a bouleversé et que je juge digne d'intérêt. J'essaie de vous dire pourquoi, pour moi.

Je ne connais pas l'ennui car j'ai toujours un livre en main, Parfois, j'en lis plusieurs de fronts. C'est aussi un peu mon métier. Lire.

C'est aussi beaucoup respirer.

OCEAN MER d' ALESSANDRO BARICCO

1993.

Ancien rédacteur dans une agence de publicité. journaliste, critique de magazines, présentateur à la télévision du RAI sur l'art lyrique et la littérature et ancien collaborateur du journal La Repubblica, mais aussi auteur d'un premier livre à succès deux ans plus tôt, l'écrivain mélomane Alessandro Baricco offre, un an après la première rencontre avec mon amoureuse, son second roman.

Fervent passionné de la mer, j'allais y trouver mon pied.

La pension Almayer est sous un ciel étrange, nulle part au-dessus de la pension, de ceux qui courent vite, pressés d'être à la maison. Elle accueille 7 personnages aux profils de naufragés de la vie. Une jeune fille de 16 ans, trop fragile pour vivre et trop vivante pour mourir. Un homme d'église, mauvais docteur et composeur de prières, qui ne dit jamais les bonnes choses car quelque chose lui vient toujours à l'esprit avant. Un peintre qui cherche les yeux de la mer et son début. et qui est incapable de phrases de plus de 8 mots. Un professeur auteur d'une encyclopédie sur les limites de la nature et de l'Homme. Une femme qui veut se guérir de l'adultère. Un docteur, survivant d'un naufrage en radeau. Une petite fille de 10 ans, teneuse du registre de la pension, fort perspicace et intelligente pour son âge.

Ils sont tous à la pension pour se guérir de maux par la mer. Ils ont tous une folie ou une histoire qui les relient les uns aux autres. Ils y sont tous pour prendre congé de soi-même. Renaître. Ils sont à la pension, cet endroit qui existe à peine.

La splendide traduction de Françoise Brun nous arrive en 1998.

Si il y a, dans le monde, un endroit où tu peux penser que tu n'es rien, c'est cet endroit, c'est ici. Ce n'est plus la terre, et ce n'est pas encore la mer. C'est pas un vie fausse, et ce n'est pas un vie vraie. C'est du temps, Du temps qui passe. Rien d'autre.

Le livre est structuré en trois parties:
-Pension Almayer: qui nous présente tout ce beau monde.
-Le ventre de la mer:  narré par le docteur naufragé, et inspiré du réel naufrage de La Méduse en 1816 et du scandale qui s'en était suivi.
-Les chants du retour: épilogue sur chacun d'eux.

Tragédie humaine, à force d'humanité. on y trouve aussi une large part d'humour. Le style dense et poétique de Baricco, nerveux, linéaire, donne de la mer un visage souverain, qui transcende les Hommes. Et les révèle. D'une grande originalité, d'une folie certaine et assumée, la narration épouse à la fois le tragique, le lyrique et le drôlissime.

Le style formidable de Baricco n'est jamais une fantaisie vaine.

C'est une musique extraordinaire.

J'ai 8 de ses 17 écrits publiés et traduits en français.

Ocean Mer en était le premier coup de foudre.


dimanche 26 février 2017

Les Oscars & Les États-Unis d'Aujourd'hui

Les Oscars ne sont pas toujours le baromètre des États-Unis afin d'en juger l'humeur ou le pouls.
Mais parfois, oui.

Les films et la société Étatsunienne forment deux clans bien distincts et fonctionnent à différentes vitesses. Se retransformant année après année, s'absorbant l'un et l'autre à l'occasion,

All The President's Men avait saisi la frénésie autour du scandale du Watergate en 1976.

Si 5 mois après l'assassinat de JFK, on honorait un film se déroulant au 18ème siècle, avec un inspirant jeune blond en pleine ascencion,  6 mois après le 11 septembre 2001, on célébrait quelqu'un qui solutionnait des équations en combattant la schizophrénie. Ce qui reflétait pratiquement l'approche de l'équipe de Bush face à la réponse à offrir aux terroristes qui avaient frappé. Quand Slumdog Millionaire a remporté tous les honneurs en 2009, l'écho d'un grand party de danse mondial ne sonnait pas faux du tout avec le premier président noir de l'histoire du pays, un tout petit mois après qu'il eût prêté serment. Les années 70 ont été cicatrisées par les vétérans du Vietnam et les films The Deer Hunter et Coming Home ont à la fois été récompensés des plus importants prix, mais ont aussi été reconnu du public comme un miroir important reflétant qui ils étaient.

Tous mes exemples suivent un choc social survenu aux États-Unis peu de temps auparavant: le Watergate, l'assassinat de Kennedy, les attaques du 11 septembre 2001, l'arrivée du premier président noir,  le retour des combattants du Vietnam et le constat amer de la défaite Étatsunienne dans son implication. Chaque fois, ces importants films ont forcé les habitants et cinéphiles des États-Unis à se poser la question sur qui ils sont vraiment, sur la direction que prend leur pays et sur ce qu'ils avaient à en dire.
Cette année entre dans ce moule. Le choc a été absolu. Le traumatisme, encore vif. Si la question "Comment l'élection de Donald Trump affectera la soirée des Oscars?" n'a surement pas été la chose au sommet des agendas pour les gens, elle le fût surement pour les producteurs de la soirée de la remise des prix. Et ce, dès le 9 novembre 2016.

Si la culture doit refléter qui sont les États-Unis, et bien qui sont-ils? Est-ce que les films seraient une fenêtre au travers desquelles les gens se voient et se reconnaissent?

Ou n'est-ce qu'un écran de téléphone intelligent, n'offrant que selfie de surface ou une bulle individuelle?
Toujours crevable.

Les honorés de cette année ont beaucoup de choses à nous raconter sur les États-Unis de nos jours. Pris, tous ensemble, on dirait des échantillons de couleur des quatre coins des États-Unis. Le triptyque poétique de Barry Jenkins, Moonlight, offre un univers homosexuel noir à Miami qui nous fait vivre au travers des craintes et des désirs de son héros en nous demandant de respirer son oxygène, le temps d'un film. Le héros noir de Jenkins veut être touché plutôt que vu. et dans la foulée du massacre d'Orlando, la tendresse tirée du film rend un hommage inconscient aux âmes perdues dans l'horreur qui a sévi en Floride il n'y a pas si longtemps. Une victoire pour Moonlight comme meilleur film, avec un Obama sortant et un intolérant Trump entrant, enverrait le message que la diversité, raciale et sexuelle, ne s'effacera pas avec ces gens étroits au gouvernement.

Dans Loving de Jeff Nichols, on suit l'histoire vraie de Richard Perry Loving et Mildred Jeter qui avaient dû lutter difficilement contre la loi, mais encore plus contre les préjugés, lui, blanc, elle, noire, tous deux amoureux et mariés. L'État de la Virginie interdisait le mariage interacial il y a 50 ans et le couple allait briser cette loi, à coup d'amour. Le recul que la gang à Trump offre en ce moment est d'à peu près 50 ans. Les présences de Denzel Washington pour Fences et Viola Davis pour Hidden Figures, montrent aussi que le politically correct, (après le fiasco #OscarSoWhite des deux dernières années) n'est pas près de disparaître à Hollywood.

Une autre communauté marginalisée est représentée dans Manchester By The Sea. Ken Lonnergan offre le deuil et la compassion dans un petit village de Nouvelle-Angleterre. Son personnage principal est un concierge qui a le vague-à-l'âme et dont tout le monde connait l'histoire. Quand son frère meurt, il devient le tuteur légal du grand fils de 16 ans de celui-ci, et devra probablement déménager. Les personnages de Lonnergan sont exactement les gens de la classe ouvrière cités à tort et à travers lors de la dernière élection Étatsunienne. Si les voteurs de l'Académie se considèrent une élite déconnectée des réalités du peuple, peut-être choisiront-ils cette plongée dans le monde tout ce qu'il y a de plus modeste et ordinaire.

Le film Lion nous rappelle encore que le globalisme n'est pas mort. Et que Google et le net sont de très très importants vecteurs de pouvoir actuellement. The Arrival, qui offre une linguiste aidant à traduire le langage d'entité extra-terrestre,  pointe aussi vers une vision d'harmonie globale.Harmonie globale hypothéquée et qui semble en danger avec ses bibittes et leurs amis au pouvoir. Nathalie Portman en Jackie Kennedy, nous montre tout simplement comment survivre et rester droit et digne après un traumatisme en grosse lettres dorées.

Puis il y a La-La-Land, qui a tout raflé dans les cercles de critiques et au BAFTA Awards, une comédie musicale comme ça n'existe pas dans la vraie vie vraie. Des gens qui, en plein trafic, commencent à chanter comme ça, tout bonnement, leurs pensées (je ne me suis pas rendu plus loin, je déteste trop les comédies musicales) et à danser, et qu'on devrait faire enfermer chez les fous pour la chose. La fantaisie de Damien Chazelle propose le rêve américain de deux jeunes aspirants plein d'espoir, et suggère que tous les kids peuvent accomplir ce rêve. Make it big. 

Ce devrait être le grand gagnant ce soir, car c'est le bijou qui marierait parfaitement Trump et Hollywood.

Dans ce 2017 Trumpapocalyptique.

Mais je ne ferai pas de prédictions.
C'est ce que m'aura au moins appris les États-Unis avec leurs élections.
(Bien que je vous avais prédit exactement ce qui s'est passé et pourquoi)

La 89ème cérémonie de remises de prix des Oscars, récompensant le cinéma produit aux États-Unis, a lieue ce soir.

samedi 25 février 2017

Le Complot Contre Le Monde Sain d'Esprit

En ces temps de leadership douteux aux États-Unis, je vous offre un weekend de questionnement social via la culture sur ce que nos voisins appellent effrontément l'Amérique pour eux tout seul.

Beau Willimon, auteur de la populaire série House of Cards, celle-ci adaptée du livre du britannique Micheal Dobbs,  série et livre qui nous montrent un machiavélique et parfaitement malsain manipulateur élu de la chambre des représentants et whip de la majorité électorale (et futur secrétaire d'État) qui nous montre par A+B comment flouer autrui en tout temps, disait récemment qu'il s'était beaucoup censuré en écrivant sa série à succès. Trouvant parfois qu'ils allaient trop loin et qu'ils risquaient de manquer de crédibilité avec certaines situations.

La réalité a maintenant rejoint la fiction.

Fiction et réalité se sont souvent mêlés dans les arts et sont appelés à le faire de plus en plus partout avec le net et le malsain phénomène des fake news. En Angleterre, présentement, on a tant écrit sur une invasion Nazi durant la Seconde Guerre Mondiale, en uchronie, que les Anglais, de tout âge, se sont presque convaincus du révisionnisme, et pensent que les Nazis ont un jour envahi l'Angleterre entre 1939 et 1945, ce qui ne fût jamais le cas.

En 2004, Philip Roth publiait son 22ème roman, une uchronie, The Plot Against America.  Le livre, croisant faits réels et fiction, raconte la montée de l'antisémitisme, lorsque le président du mouvement America First (tiens!), et pilote recordman superstar Charles A. Lindbergh* (tout est ça est vrai, ses discours antisémites dans le livre aussi) est élu comme 33ème président des États-Unis (là c'est faux) sous la promesse que les États-Unis ne s'investiront pas dans la Seconde Guerre mondiale en cours. Le livre nous montre l'impact sur une famille modeste juive d'Elizabeth dans le New Jersey, dont la vie devient oppressante à tous les niveaux et qui est peu à peu ostracisée subtilement par le gouvernement en place. Et polluée beaucoup moins subtilement.

Les voix juives se font entendre et manifestent et bien assez vite le chaos est total. Un populaire animateur juif de radio qui crie au loup depuis le début de la présidence de Lindbergh est assassiné. Lindbergh signe un pacte de non agression avec Hitler, les familles juives sont espionnées ou tout simplement déportées des grandes villes, le climat social aux États-Unis s'effondre. Les frontières du Mexique et du Canada se ferment. La société implose.

L'action se déroule entre juin 1940 et octobre 1942. Dans les 30 dernières pages, on y lit "...lorsque (le gouvernement) avait atteint  des sommets dans l'illégalité..."

C'est pas de la clairvoyance ça?

Cette semaine, plus de 100 tombes ont été vandalisées dans un cimetière juif du Missouri.

"...Tous les jours je me pose la même question: comment cela est-il possible aux États-Unis? Comment des gens comme ça peuvent-ils être en charge du sort de notre pays? Si je ne le voyais pas de mes yeux, je croirais à une hallucination..." (P.196)

Tout à fait applicable à mes propres sentiments depuis le 8 novembre dernier, alors imaginez pour l'Étatsunien! L'immigrant!

"...C'était Lindbergh, le sauvage individualiste, le légendaire Étatsunien, l'homme des hommes qui rend tout possible en ne comptant que sur lui-même..." (p.30)

Les partisans de l'administration actuelle aux États-Unis parleraient aussi de leur homme ainsi et croient aussi en leur phare, même si allumée d'une lumière de 40 watt.

Dans le livre de Roth, Quand le chaos est à son paroxysme et que même le bien-aimé Lindbergh disparaît à son tour, l'appel au calme, les grandes décisions, les questions et les tribunes sont accordées aux membre du Ku Klux Klan et aux Nazis.

Les suprémacistes blancs grouillent comme des poux dans une crinière, dans l'entourage du président actuel.

Des voix de gens sains d'esprits et lucides se font aussi entendre avant d'être muselées dans l'oeuvre de Roth.

"Il y a un complot, ça ne fait aucun doute, et je vais vous nommer les forces qui le guident: l'hystérie, l'ignorance, la malice, la stupidité, la haine et la peur. Quel spectacle répugnant est devenu notre pays!" (P.315)

The Plot Against America.

Uchronie malsaine plus appropriée que Roth ne l'aurait jamais cru lui-même.

L'ai dévoré en 3 jours.

Le Washington Post, version web, a un nouveau slogan depuis le 17 février dernier.

*Charles A. Lindbergh était très antisémite pour vrai, avant de découvrir l'horreur des camps de concentration.

vendredi 24 février 2017

Petite Ombre de Grand Prince

Pour les trois prochains jours, je vous offre les États-Unis en musique, en littérature et en films.

Il y a remises de prix dimanche dans le monde du film aux U.S. of A

J'ai envie de revenir sur une autre remise de prix récente.

Retour sur un moment des derniers Grammys.
(Je ne veux pas vous parler de la malhonnêteté de l'administration Trump tous les jours, mais le ferai un peu quand même!)

Retour sur une bulle.

Crevable.

Les cérémonies de remises de prix ont beaucoup perdu en valeur avec le temps. Même que dans un ordre qui pourrait être discutable, on remet les prix artistiques en grande pompe, à heure de grande écoute sur les grands réseaux, tandis que l'on souligne toutes les autres sortes de prix, parfois socialement nettement plus importants, par quelques photos dans les journaux. Faudrait repenser les concepts du genre.

Les Grammys, la remise des grands honneurs de la dernière année en cours dans l'univers de la musique pop aux États-Unis, ne fait pas exception.

Et notre manière de voir la chose varie d'une personne à l'autre. Elle varie autant qu'il y a de genre musicaux et de manière de les recevoir en son moi intérieur. Je dirais même qu'il existe autant de manière de recevoir les résultats qu'il existe de races aux États-Unis. Sans l'avoir regardé, j'ai plus lu qu'Adèle avait volé les honneurs à Beyoncé que quoi que ce soit d'autre sur le show. Beyoncé joue sur vos stations radios, vous? Je connais le personnage. Je ne peux toutefois pas trouver l'air d'un seul de ses morceaux à chanter un peu. Un seul, oui, pour les mauvaises raisons. Un autre, en duo avec son chum. Mais les deux, c'était il y a longtemps. Beyonce est un symbole plus qu'une chanteuse dont on utilise pas la voix à son plein potentiel pour moi. Et elle ne joue pas dans nos radios.

Je ne regarde pas cette remise de prix parce que c'est le party des États-Unis, Et les États-Unis, ce n'est pas chez nous. De moins en moins avec le gênant Trump. C'est quand même une partie de l'Amérique où on se trouve. Ce sont aussi parfois nos oreilles. On y honorera du country ou des artistes qui ne nous disent rien. On honorera rien (ou si peu)dans le jazz, ni dans le classique, ce qui trahit l'idée musicale et ne fait écho qu'au mot "populaire". Mais encore, on finit par déclarer gagnant des musiciens qui ne jouent pas beaucoup à la radio chez nous. D'autres diront, en revanche, que les artistes sont déjà récompensés de par leur popularité. Les remises de prix seront toujours discutables.

Ce que j'ai envie de jaser c'est ce que j'ai vu de la soirée. Ce qui m'intriguait. Et qui m'a un peu déçu.
Le clin d'oeil fait à un grand disparu musical de l'an dernier: Prince.

En premier, il y a eu le rappel de la mort de George Micheal. Un hommage où Adèle n'a jamais parue plus humaine, championne et adorable. Elle a sacré en direct en recommençant le morceau qu'elle ne trouvait pas au goût de son oreille et une britannique en plein Breixit sacrant aux États-Unis fait tout à fait du sens pour moi de nos jours. No fail chez Adèle. Fail in the U.S. of A. et en Angleterre.

Pour le même honneur pour Prince, certains avaient peut-être à la mémoire son extraordinaire moment de fesses sur scène lors de sa performance au MTV Awards de 1991 ou encore celle du spectacle de la mi-temps du Super Bowl de 2007. Prince était un électrifiant personnage sur scène et assurément l'un des plus créatifs artiste musical de son époque. Chaque fan pouvait avoir son moment préféré en tête. Mais un vrai fan savait aussi qu'il avait son côté dark. Et il aura été sombre jusqu'à la toute fin.

Les Grammys ont choisi d'ouvrir l'hommage par une saisie du moment charnièrePrince a été catapulté au sommet de la planète pop en 1984, année des sorties simultanées de son album et du film Purple Rain. Morris Day, leader du band The Time, dont Prince signait tous les morceaux, est venu chanter deux morceaux funk, ce qui était une très honorable idée d'extension de l'identité du disparu. Un miroir sur scène restait en communion avec le personnage et nous le suggérait intelligemment d'ailleurs.
Toutefois un anachronique symbole, (ce que Prince a été un bout de temps par révolte d'affaires) est venu décorer l'arrière de la scène tout de suite après, mais surtout, sautait 10 bonnes années du kid de Minneapolis. Une version montée d'une partie du discours d'ouverture de Let's Go Crazy s'est fait entendre et un fils illégitime de Prince, Bruno Mars, est venu faire une très très admirable version de la chanson. Rien à redire là-dessus, Il a chanté, il a dansé, il a paru faire semblant de jouer de la guitare (où était le fil?). Il a été très professionnel. M'a même un peu ému momentanément.

 Bruno Mars, aussi sympathique soit-il, était tout de même dans l'imitation. Personnellement, une fois l'émotion passée,  j'ai éprouvé un inconfort. Il me paraissait imitateur d'un artiste dans l'extrême distance. L'image qui me revenait en tête tout le temps, et qui me colle à l'esprit depuis, est celle de Bruno Mars en selfie, avec un tout petit, tout petit (lui qui avait déjà le format d'un enfant)Prince, loin dans la distance. Et peut-être même sur une montagne. Toute le frénésie aurait dû laisser un espace pour un peu d'ombre dans toute cette radieuse folie. Pour rendre vraiment justice au prince.

C'est étrangement à la pause que le spleen attendu est venu. Un commercial annonçant le téléphone Google Pixel est venu nous rappeler le formidable artiste de manière inattendue. Des créateurs alternatifs comme Sampha, John McCauley (de Deer Tick) et Jenn Wasner (de Wye Oak), mais surtout de parfait nobodys ont chanté des segments de Nothing Compares 2 U, popularisé par Sinead O'Connor, originalement écrite pour The Family, mais toujours signée Prince. La pub a laissé passer une dose de tristesse que le dynamique moment des Grammys avait échoué à faire. On avait choisi la fête aux Grammys. Le soleil.
Le spleen est nécessaire quand on pense à Prince. Qui a touché à la lune et aux étoiles pop, s'est battu avec l'industrie (souvent à tort), industrie qui l'a brutalement ramené sur terre, Prince a maladivement protégé sa musique du net toute sa vie, a même fait disparaître la plupart de ses vidéos, habité par la rancoeur et l'envie de protéger ses droits d'auteurs jusqu'au bout. Il n'est devenu qu'un succès d'estime passé l'épisode du symbole, il est mort beaucoup trop tôt et de manière bête et absurde. L'industrie musicale, passé 1994, il a lutté contre. Et la voilà qu'elle lui fait la fête. Il aurait savouré l'ironie.

L'histoire de Don Quichotte a une conclusion assez triste. Il fallait au minimum évoquer autre chose que de juste lâcher son fou.
Lâcher son fou, c'est fait. Trump est au pouvoir.

Tout le catalogue de Prince est maintenant devenu accessible sur Spotify, Apple Music et bientôt surement partout ailleurs.

Don Quichotte n'est plus là pour les moulins.

Bien sur on ne voulait probablement pas faire pleurer plus qu'on ne le devrait. Sous une lune cerise, un pont graffité ou sous une pluie mauve.

Mais Prince honoré par une industrie qu'il avait dans le cul et par la publicité d'un téléphone dont il ne servait pas...
(Il n'utilisait pas de téléphone intelligent)

Parfum de goguenardise.

jeudi 23 février 2017

La Révolution Russe (1ère Partie)

Janvier 1917.

L'empire Russe est un régime monarchique autocratique. C'est à dire que le système politique et social est mené par un seul homme: généralement un roi, en Russie, un tsar.

C'est à ce moment Nicolas II qui règne.

La Russie vit un essor industriel spectaculaire depuis le début du siècle, mais ce n'est pas tout le peuple qui s'enrichit pour autant . Il faut faire de très larges emprunts à Paris pour que le pays ne baigne pas dans le rouge perpétuel. En ville, réside presqu'exclusivement la main d'oeuvre industrielle. 85% de la population se retranche en région rurale et tente de vivre (médiocrement) de sa production agricole. Mais ceux qui soutiennent le régime, les koulaks, vivent d'une production agricole qui les rend riches. Puisqu'ils la vende au Tsar et à l'empire. Une bourgeoisie rurale naît. Des clivages importants aussi.

Avant 1917, plusieurs mouvements ont tenté de renverser le royaume. Des étudiants, ouvriers, paysans, nobles, se sont tournés vers le terrorisme ou les attentats politiques. Chaque fois sans succès, et chaque fois durement réprimés du prix de leur vie par la police politique tsariste: l'Okhrana. Staline est parmi les révolutionnaires emprisonné, mais pas tué. (Quelle erreur)

En hiver 1917, la Russie est impliquée dans la Première Guerre Mondiale. Après quelques succès initiaux, peut-être même inventés, l'armée ne peut cacher une succession de défaites (en Prusse-Orientale entre autre). Les usines ne fournissent pas. Le réseau ferroviaire est imparfait. L'organisation de l'armée est en déroute. Des régiments ne reçoivent pas les bonnes balles pour les bons calibres de fusils, les denrées se font de plus en plus rares et une famine se développe. Des mutineries éclatent quand les morts tombent avant même de combattre pour malnutrition. Les dirigeants de l'armée paniquent et punissent leurs propres soldats corporellement. Ceux-ci en meurent, tellement la correction est sévère. Ce qui provoque plus de mutineries encore. L'économie Russe, qui avait des ailes avant la guerre et battait des records, voit la route de l'Europe bloquée et s'enlise. Les ravitaillements, les soins, les échanges sont déjà contrôlés par des comités indépendants du Tsar. Des coopératives et des syndicats naissent ici et là.

Depuis la mort du proche conseiller de l'épouse (d'origine allemande, celle-là) de Nicolas II, les magouilles pullulent. Un pouvoir parallèle se dessine.

La douma est constituée de la chambre basse de l'empire russe. La douma demande au tsar de nommer un conseil qui sortira la Russie de la crise actuelle. L'hiver est très rude et ne semble plus finir. Les morts se comptent par millions en quelques batailles seulement. La pénurie alimentaire rend tout le monde nerveux et les maladies reliées à la malnutrition et au froid font beaucoup mourir. Les Russes sont fatigués de la guerre. Et de l'immobilisme de Nicolas II.

Lors du jour de la femme en Russie, celles-ci prennent la rue et manifestent afin d'avoir un peu de pain pour nourrir leurs proches. Les ouvriers des usines, déjà en grève pour la même chose se joignent à elles et en profitent pour étirer leur grève. Ils sont bientôt 90 000 dans les rues à crier famine. La tension monte à Petrograd. Les slogans se politisent et deviennent clairs. On pointe du doigt la guerre, donc le Tsar qui la coordonne (mal). On chahute la monarchie. Les bolchéviks de Lénine appellent au calme. Sans succès. Ils ne détestent pas ce qui qu'ils voient tant que ça. Ils sont dans le corridor de l'opportunisme. Les affrontements avec la police font des victimes de part et d'autre. Les manifestants pillent des postes de police. Après trois jours d'anarchie dans les rues, la garnison du Tsar mate la rébellion en tuant des tonnes de manifestants, ne laissant aucune place à la nuance.

Toutefois durant la nuit, une large partie des soldats du Tsar choisit de passer du côté des manifestants et les aideront à s'armer et à s'organiser. Le parti bolchévik de Lénine a toujours appelé au boycott de la douma. Ils ne peuvent que se réjouir des mouvements qui se profilent. Financé par l'Allemagne, le parti bolchévik développe une certaine logistique. Les Allemands ne détestent pas ce déséquilibre du pouvoir. Ça les sert politiquement.

Le 10 février, la douma créé un rapport indiquant l'impossibilité pour Nicolas II de diriger le pays.

Il abdiquera le 2 mars suivant, laissant le trône à son frère Michel qui le refusera devant l'ampleur de la tâche, jugée insurmontable. Plusieurs conseils provisoires se succéderont.

8 mois plus tard, on marquera l'histoire du monde. (je vous écrirai alors une seconde et dernière partie)

Mais pour le moment le tsarisme est mort. Et on ne le réalise pas à 100%.

La journée de la femme qui alluma la mèche se déroulait aujourd'hui, il y a 100 ans.


mercredi 22 février 2017

Les Bonnes Affaires du Canard Enchaîné

Le journal centenaire satirique français a, en toute fin pratique, assassiné la carrière politique de François Fillon, candidat à la présidentielle française avec la révélation des emplois fictifs de sa femme et de ses enfants pendant des années.

Un peu plus de 100 ans après sa première parution Le Canard Enchaîné se porte à merveille. Et a un réelle influence sociale. Voilà un chien de garde extrêmement utile et sain en cette époque de corruption banalisée.

Au fil de son histoire, Le Canard Enchaîné a accumulé les bons coups avec son humour grinçant (dans les rubriques Le mur du çon, prise de bec, La mare aux canards, entre autre) et l'exposition constante de crosses hebdomadaires de petite, moyenne, grande et très grande envergure.
Il faut savoir que le journal fonctionne de manière fantastiquement indépendante, sans publicités aucune, sans site internet même, est diffusé à 392 214 exemplaires par année, tous les mardis dans la nuit, en générant des profits oscillant autour de 24,5 millions d'Euros.

Comme quoi la palmipède* est aimé dans la patrie.

Dans la foulée du fiasco Fillon, voici 10 fois où Le Canard Enchaîné a fait frémir le pouvoir politique, économique et industriel.

1928
Le Canard rapporte et commente longuement sa méfiance instinctive envers les pouvoirs politiques et sa malsaine proximité et complicité avec le monde économique. De gauche depuis toujours, le journal, utilise un procédé qui était très courant avant la guerre chez eux, celui des faux entretiens, menés avec une rigueur toute professionnelle, entre gens visés, toujours facile à débusquer par l'absurde du prétendu interview. Albert Oustric est banquier et fait de la spéculation boursière un art. La faillite frauduleuse de sa banque deux ans plus tard éclabousse le monde politique français qui y a aussi la main lourde, puisque son président de la chambre des députés, Raoul Pérêt y est plongé. Le Canard sonne le glas. Au nom du Pérêt, du FISC et du Saint-Oustric.

1972
On révèle que le Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas a trouvé un moyen légal de ne jamais payer d'impôts. On expose son stratagème et on met même la main sur son rapport d'impôt qu'on sert en Une. L'affaire fait tache. 2 ans plus tard, le gaulliste social annonce sa candidature  à la présidence de la République, mais est lâché par 43 parlementaires emmenés par Jacques Chirac vers Valéry Giscard-D'Estaing qui deviendra le 5ème Président de la République.

1979
L'auto-proclamé empereur, mais surtout dictateur de la République centraficaine, Jean-Bedel Bokassa reçoit à de multiples reprises Valéry Giscard-D'Estaing entre 1970 et 1978. Chaque fois, le despote le couvre de cadeaux, dont des diamants d'une valeur inestimable. Quand Bokassa est trouvé coupable de la mort de centaine d'enfants, l'opinion internationale à son égard devient intolérable. VGE tente de se dissocier de sa proximité avec le brutal animal, mais les diamants brillent chez lui. Deux ans plus tard, François Mitterand le déloge dans sa fonction présidentielle. Le Canard qui en avait exposé tous les détails, réussit alors son plus gros coup.

1980
Le Canard découvre que des importantes remises fiscales ont été remises à deux gendres de Maurice Papon, alors ministre du budget. Un an plus tard, Le Canard expose "des actes contraire à l'honneur" perpétrés par Papon sous l'occupation, alors secrétaire de la préfecture de Gironde, quand la France est sous occupation nazie. En 1983, Papon sera inculpé pour crimes contre l'humanité et condamné à 10 ans de prison en 1998.

1993
Il est révélé que le Premier Ministre Pierre Bérégovoy a obtenu un prêt d'un million de francs de la part de l'industriel Roger-Patrice Pelat pour l'acquisition d'un appartement parisien. Le prêt est sans intérêt et quand l'étau se resserre sur Bérégovoy, il se suicide.

2002
Le Canard découvre un formidable appétit à Jacques Chirac, dont le couple offre des factures (appelés frais de bouche) de plus de 2 millions d'Euros entre 1987 et 1995 dans le seul hôtel de Paris, où il résidait lorsque de passage. Deux ans plus tard, l'enquête se soldera par un non-lieu.

2005
Hervé Gaymard est une étoile montante de la droite. Il est ministre de l'économie, mais qui brille trop à l'économie, en sait souvent trop sur comment jouer au filou. Le Canard découvre qu'il loge dans un appartement parisien, avec sa famille, un duplex de 600 mètres cubes, avec un loyer mensuel de 14 000 Euros, tout ça, pris en charge par l'État. Il est contraint de faire ses valises.

2008
L'émission de téléréalité Pekin-Express est une copie de The Amazing Race, où des concurrents doivent faire une série d'épreuves en couple, dans une sorte de course à relais à travers le monde; émission qui elle, est une adaptation parfaite (et payée) de l'émission Hollando-belge Peking Express. Le Canard révèle les nombreuses manipulations des producteurs dans ce qui est présenté comme juste pour tous, mais qui est en fait choisi par la prod. L'émission s'en défend, mais des témoignages sortent ici et là et d'autres journalistes d'ailleurs confirment. L'émission est retirée 6 ans plus tard.

2011
Alors que commencent les premières manifestations de ce qui deviendra le printemps arabe, Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères multiplie les vacances sous les bons soins du royaume de Ben Ali. Elle obtient des largesses d'un homme d'affaire, très près du pouvoir et creuse sa tombe professionnelle en niant qu'elle y était en vacances alors que la présence de toute sa famille est prouvée. Elle démissionne quelques semaines plus tard.

2017
Fin janvier, Le Canard découvre que la femme de François Fillon, Pénélope, a été employée d'une manière qui n'est pas illégale, à condition que l'emploi ne soit pas fictif. Elle aurait touché 900 000 euros pour avoir prétendument travaillé à La Revue des Deux Mondes, Ce que personne ne peut prouver et que tout le monde peine à mentir sur la chose. Une semaine plus loin, Le Canard révèle que, lorsque juge au Sénat. Fillon avait aussi engagé deux de ses enfants, les payant plus d'un million d'euros, pour des emplois encore non vérifiables.

Emmanuel Macron, vedette montante en France, pourrait être égratigné par les frais de bouche lui aussi...

Vaillante vigile et forme alternative de presse très attachée à la protection des sources d'information des journalistes qui trouve peu d'équivalents dans le monde,  Le Canard Enchaîné couac encore.

Et barbote dans la bouette des plus sales d'entre nous.

En ayant un poids certain dans la société française.

*De Gaulle était si obsédé par l'image de lui que renvoyait Le Canard au peuple, qu'il demandait régulièrement "Qu'est-ce qu'on dit de moi dans le palmipède?"