lundi 8 février 2010

Les résilients contre-attaquent


François-Pierre Marcellus s'était évadé de prison le 12 janvier.

Disons qu'un certain tremblement de terre l'avait beaucoup aidé. Il était l'un des 6000 prisonniers d'Haïti qui ont réussi à fuir quand leur prison s'est effondrée à Port-Au-Prince. Les murs s'ouvrant leur offrant la clé des champs.

François-Pierre avait encore une demie-éternité à faire entre les murs. Il ne se souvenait même plus combien de temps. Il se souvenait à peine du pourquoi il purgeait sa peine. Une histoire de tempérament encore, celui qu'il avait hérité de son père, un tempérament brutal qui lui avait fait tuer un homme. Il y a déjà trop longtemps. On doit perdre la notion du temps une fois en dedans.

Dans la partie Ouest du centre-ville de Port-au-Prince, là où il s'était réfugié, il avait chassé un homme afin de pouvoir avoir un toit. Un semblant de toit parmi les effondrements. Cet homme était vieux et faible, facile à tasser. François-Pierre l'avait brutalement chassé des lieux et s'était installé dans ce qui restait de sa maison.

À partir de maintenant François-Pierre pouvait s'inventer une nouvelle vie inspirée du chaos. Avec un demi-toit au-dessus de la tête, il pouvait se créer une certaine légitimité publique.

Le premier accrochage avec son nouvel environnement fût avec la famille voisine. Une famille de 4, les Cayo. Pierre-Antoine, Kevlin, Wanita et Louis-Charles. Ils n'ont pas cru le nouveau voisin quand il leur a dit que l'homme qui habitait ce lieu à l'origine était probablement mort sous les décombres, quelque part ailleurs. Les Cayo savaient bien que leur voisin sortait peu parce que trop âgé, il y avait de bonnes chances que cet homme soit un imposteur. D'autant plus que tous le 4 passaient leurs journées à fouiller les décombres environnantes et à chercher des survivants alors que cet usurpateur se contentait de savourer sa liberté nouvelle en se prélassant toute la journée.

Il fût un temps toutefois où tout le monde se mit à avoir faim. Kevlin, le plus vieux des Cayo, se rendait relativement loin afin d'aller chercher des rations d'aliments pour sa famille. Il revenait avec la poche de riz que les 4 membres de la famille se partageait. François-Pierre assistait à tout ça du deuxième étage éventré de sa nouvelle maison. Il a bien tenté de se servir dans la poche de riz lui aussi mais la tension à monté et on lui a dit de se débrouiller lui-même.

Irrité, Pierre-François a lui aussi choisi de faire la longue marche jusque là où on distribuait à manger, mais les bains de foule n'étaient pas à son avantage et chaque fois il risquait de se faire reconnaître et ramener dans une prison ailleurs.

Le jour où Kevlin, Pierre-Antoine et Louis-Charles ont tous trois rapporté une poche de riz, Pierre-François Marcellus a compris que les trois poches pouvaient le sustenter au moins un mois, un mois et demi sans problèmes. Lors de sa visite près des points de ravitaillement, il a réussi à voler une arme. Un fusil chargé d'un soldat des États-Unis.

À son retour il a tenté de voler à nouveau les poches de riz de la famille Cayo. Quand Pierre-Antoine a voulu l'en empêcher, Pierre-François lui a mis une balle dans la tête. Quand Kevlin a voulu défendre son fils il a lui aussi hérité d'un balle dans la tête. Pierre-François a fait agenouiller Wanita en pleurs et Louis-Charle atterré et leur a administré la même médecine. Une balle chacun dans la tête.

Pour bien faire passer son message, Pierre-François a circulé dans la rue en criant qu'il avait beaucoup d'autres fusils de la sorte (ce qui était faux) et qu'ils ne se gêneraient pas à les utiliser envers quiconque l'embêterait à partir de maintenant.

Le secteur vivait maintenant sous haute tension. À cela s'ajoutait la peur, l'ignorance de ce qui se passerait à partir de maintenant, l'anxiété alimentaire et sanitaire, la fatigue psychologique.

François-Pierre lui, trouvait les jours de plus en plus beaux. Il était libre, il avait suffisamment à manger et il avait imposé la terreur dans le secteur. Il voyait dans les yeux des voisins la peur qu'il inspirait. Il les dominait et il aimait l'effet que sa présence dans les rues imposaient.

Jusqu'à cette nuit où les gens du secteur, ont choisi de se regrouper, hommes, femmes, adolescents, ils devaient être 50 au total pour lui faire la peau. Ils sont entré dans le restant d'habitation dans lequel Pierre-François roupillait.

Sans même utiliser le fusil qu'il avait à ses côtés, les gens ont pris tous ce qu'ils avaient autour, des bars de fers, des planches de bois, des roches surtout et l'ont battu.

Ils l'ont battu sans cesse afin de s'enlever une couche d'angoisse non nécessaire dans l'opération de leur survie.

Et afin de venger les Cayo dont les cadavres traînaient à la vue de tous.

Ils l'ont battu jusqu'à ce qu'il en meurt.

Parmi les gens qui le frappaient, le vieil homme originalement chassé de chez lui.

Leur récompense?
Qu'il soit mort les yeux ouverts afin qu'il continue de voir tous ses gens qui le détestaient, même mort.

Ça n'a pas redonné les maisons des nouveaux sans-abris. Ça n'a pas ramené les morts. Ça n'a pas donné à manger non plus, deux poches de riz et demie, sans plus.

Ça a toutefois ramené un peu de justice là où en a oublié le sens du mot.

1 commentaire:

  1. "Ils l'ont battu sans cesse afin de s'enlever une couche d'angoisse non nécessaire dans l'opération de leur survie"

    Quelle belle phrase Jones!

    Merci pour ce beau billet.

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Parce que des enfants pas tellement doués pour l'expression francophone et frôlant la débilité pure se sont infiltrés sur ce site je me vois forcé de modérer les commentaires :)